«Omerta à l'hôpital»: Les raisons du mal être des étudiants de santé

SANTE Dans Omerta à l’hôpital, publié jeudi, Valérie Auslender, décrit les maltraitances subies par élèves infirmiers, aides-soignants ou internes en médecine…

Delphine Bancaud

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Paris le 12 novembre 2012. Manifestation des étudiants en médecine denonçant leurs mauvaises conditions de travail.
Paris le 12 novembre 2012. Manifestation des étudiants en médecine denonçant leurs mauvaises conditions de travail. — A. GELEBART / 20 MINUTES

Stress, violences verbales, remarques sexistes, voire harcèlement moral. DansOmerta à l’hôpital, publié jeudi, le docteur Valérie Auslender, médecin généraliste attachée à Sciences Po, dévoile les maltraitances subies par les étudiants en santé (élèves infirmiers, aides-soignants ou internes en médecine). Une enquête qui repose sur 90 témoignages provenant de différentes régions de France. Même s’ils ne prouvent pas qu’une majorité des étudiants en santé vivent cette situation de mal-être, ils sont l’expression d’une réalité vécue par beaucoup de jeunes soignants. « Et cette situation est d’autant plus choquante que l’on s’attendrait à ce que l’hôpital soit un lieu où l’on favorise le bien être », souligne à 20 Minutes, Valérie Auslender.

Ces témoignages viennent confirmer une enquête menée par le conseil national de l’Ordre des médecins au printemps 2016. Selon celle-ci, 40 % des étudiants en médecine et des jeunes médecins interrogés estimaient avoir été touchés par un « épuisement émotionnel ». En outre, près d’un quart (23,5 %) qualifiait leur état de santé de mauvais ou moyen et 14 % reconnaissaient avoir déjà eu des pensées suicidaires.

Horaires intenables et vexations

Pour Valérie Auslender, ce malaise des étudiants en santé est la résultante « du tournant gestionnaire de l’hôpital il y a quelques années, qui a aggravé les nouvelles techniques de management valorisant la productivité au détriment de la qualité des soins ». Avec la réduction des effectifs, les équipes médicales, elles-mêmes surchargée de travail, ont ainsi moins de temps à consacrer aux étudiants. Une réalité attestée par Antoine Oudin, président de l’Association nationale des étudiants en médecine de France (Anemf) : « Les capacités d’encadrement des étudiants stagiaires sont limitées dans les hôpitaux. Du coup, beaucoup d’entre eux sont livrés à eux-mêmes. Ils ne savent pas s’ils font bien. Et comme ils doivent en plus préparer leur examen de 6 eme année qui est très exigeant, certains sont désarçonnés », explique-t-il à 20 Minutes. Les équipes médicales étant sous l’eau, les tuteurs de stage ne s’embarrassent pas toujours de règles de bienséance. « Cela aboutit parfois à des comportements inadaptés, des remarques vexantes, des réflexions sexistes… », poursuit Antoine Oudin.

Autre conséquence de la réorganisation des hôpitaux ces dernières années et du manque de moyens dont ils souffrent : les internes sont mis à rude épreuve. Plus de la moitié (56 %) des internes interrogés dans l’étude le conseil national de l’Ordre des médecins, affirmait ainsi dépasser leur temps de travail à l’hôpital, désormais théoriquement plafonné à 48 heures par semaine. « Une étude de l’Intersyndicat national des internes (Isni) parue en juin dernier montrait même qu’ils travaillaient en moyenne 60 heures par semaine », souligne Olivier Le Pennetier, président de l’Isni. Dans Omerta à l’hôpital, certains témoins expliquent même s’être vu interdire de déjeuner ou d’aller aux toilettes. Des cas extrêmes, certes, mais des cas de trop. « Avec les progrès de la médecine, nos métiers exigent de plus en plus de technicité et ce n’est pas compatible avec des horaires intenables », insiste Olivier Le Pennetier.

La peur de dénoncer

Et les élèves infirmiers ou aides soignants ne sont pas épargnés : « J’ai recueilli des témoignages de stagiaires auxquels on impose de faire deux ou trois heures en plus non payées en leur disant que dans le cas contraire, leur stage ne sera pas validé », souligne Valérie Auslender. Et en 2014, une enquête de la Fédération nationale des étudiant.e.s en soins infirmiers (Fnesi), établissait un constat sans appel : 85 % des étudiants infirmiers déclaraient consider leur formation comme violente, tant physiquement que psychologiquement.

Des situations tendues que les étudiants médicaux et paramédicaux ont encore du mal à dénoncer. « Notamment car l’internat repose beaucoup sur le compagnonnage. Et ceux qui exercent des pressions psychologiques sont aussi les mêmes que ceux qui délivrent les connaissances sur le métier. C’est un cercle vicieux », souligne Olivier Le Pennetier. « Il n’existe pas de contre-pouvoir et les étudiants craignent vraiment de ne pas se faire valider leur stage s’ils parlent », indique Valérie Auslender. Et les conséquences de ces expériences négatives à l’hôpital sont parfois très douloureuses, constate le médecin : « certains étudiants finissent par croire qu’ils méritent ce qu’ils ont subi. Les plus heurtés finissent par abandonner leurs études et se réorientent alors qu’ils avaient une vraie vocation », observe-t-elle.

Des celulles d’écoute voient le jour

Consciente du problème qui touche globalement tous les professionnels de la santé, la ministre de la santé, Marisol Touraine, a annoncé en décembre dernier une « stratégie nationale d’amélioration de la qualité de vie au travail de l’ensemble des professionnels de santé », visant à mieux détecter les risques psychosociaux, à accompagner les cadres dans leurs activités de management et à mettre en place un dispositif d’écoute pour les personnels. Des initiatives positives, « mais les cellules d’écoute sont encore très disparates sur le territoire, il faut leur donner un coup d’accélérateur », estime Olivier Le Pennetier. L’Isni a lui aussi mis en place huit cellules d’écoute dans les facs de médecine. Quant à l’Anemf, elle invite les étudiants à évaluer leurs stages. Autant de signes qui montrent que les langues sont en train de se délier…

*Omerta à l’hôpital, Valérie Auslender, éditions Michalon, 21 euros.