«Coup d’Etat institutionnel», justice «instrumentalisée»... Inquiets, les magistrats dénoncent un climat délétère

JUSTICE Juges d’instruction, procureurs ou présidents de tribunaux estiment qu’un « nouveau cap » a été franchi au lendemain de la conférence de presse de François Fillon…

Helene Sergent

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Un juge en robe avant une cérémonie de prestation de serment le 2 février 2006 à l'UNM à Bordeaux
Un juge en robe avant une cérémonie de prestation de serment le 2 février 2006 à l'UNM à Bordeaux — Jean-Pierre Muller AFP

« Assassinat politique », « coup d’État institutionnel », justice « instrumentalisée »… Depuis deux semaines, les candidats à l’élection présidentielle, Marine Le Pen et François Fillon, multiplient les attaques à l’encontre de l’institution judiciaire. Une « atmosphère survoltée » dénoncée par plusieurs présidents de hautes juridictions dont la Cour de cassation et la Cour d’appel de Paris, habituellement promptes à la discrétion. Une inquiétude partagée par de nombreux magistrats.

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Une « banalisation » préoccupante

« Cela fait déjà plusieurs semaines que cette ambiance délétère s’est installée. Certes, les attaques contre les juges ne sont pas nouvelles mais là, on atteint des sommets dans cette campagne. On a franchi un cap avec des théories complotistes véhiculées par ceux qui tendent à exercer les plus hautes responsabilités », assène Sabine Orsel, présidente du tribunal de grande instance de Saint-Quentin (Aisne) et secrétaire nationale de l’Union syndicale des magistrats (USM).

« Nous sommes habitués et nous essayons de garder la tête froide. En réalité la justice est plus solide que François Fillon et s’en remettra plus vite que le candidat », relativise un juge d’instruction parisien. « En revanche, ce qui m’interpelle, c’est l’appel à manifester dimanche. Quand on commence à faire descendre le peuple dans la rue à la suite d’une décision de justice, ce n’est plus seulement populiste, c’est dangereux », ajoute le juge.

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Un risque de « contagion »

Une critique également formulée ce jeudi, dans une tribune publiée sur le site du Figaro par l’ancien Premier ministre UMP Dominique de Villepin : « Attaquer les juges - quels que soient les défauts de la justice dans notre pays -, c’est nécessairement fragiliser l’État de droit. En appeler à la rue contre la magistrature, c’est aussi dangereux qu’irresponsable. C’est, en un mot, jouer avec les institutions ».

Pour Sabine Orsel, ces attaques ont un impact non négligeable sur le travail des magistrats : « A chaque fois qu’un homme politique jette le discrédit sur la justice, nous le ressentons au quotidien. Il y a toujours un effet de contagion ».

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Un sentiment partagé par Serge Portelli, président de chambre à la Cour d’appel de Versailles (Yvelines) et membre du syndicat de la magistrature : « Quand François Fillon évoque un "assassinat politique" ou quand Marine Le Pen assure que les fonctionnaires - autrement dit les policiers, les magistrats - devront "rendre des comptes", c’est dangereux. Cela dit aux justiciables ordinaires qu’ils peuvent demander "des comptes" aux juges. Tout ça est très mauvais pour notre démocratie ». « Quand le politique sape la confiance qu’ont les citoyens dans la justice, ça contribue à déliter le contrat social, ça ne rend service à personne et ça fracture les institutions », conclut Sabine Orsel.