Education: Pourquoi l'école française est-elle encore jugée trop sexiste?

EDUCATION Un rapport du Haut conseil à l’égalité entre les hommes et les femmes paru ce mercredi montre l'urgence à former les enseignants à l'égalité filles-garçons...

Delphine Bancaud

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Echanges autour de l'égalite entre filles et garçons dans une école maternelle de Toulouse.
Echanges autour de l'égalite entre filles et garçons dans une école maternelle de Toulouse. — LECARPENTIER-POOL/SIPA

En progrès, mais peu mieux faire. En matière d’égalité entre les filles et les garçons et de lutte contre les stéréotypes sexistes, l’école française est encore à la traîne. Ce que constate à nouveau le Haut conseil à l’égalité entre les hommes et les femmes (HCE) dans un rapport paru ce mercredi.

C’est d’abord dans les manuels scolairesque les clichés de genre persistent. Les femmes y sont sous représentées numériquement et elles apparaissent dans des rôles stéréotypés. « Dans ceux de lecture de CP, 70 % des personnages qui sont représentés en train de faire la cuisine ou le ménage sont des femmes et seulement 3 % des personnages s’illustrant dans des métiers scientifiques sont féminins », note Danièle Bousquet, présidente du HCE.

Les pratiques pédagogiques largement en cause

Mais c’est surtout dansles pratiques pédagogiques que le bât blesse, selon le rapport. Ce dernier souligne que les enseignants interagissent plus fréquemment avec les élèves garçons (56 %) qu’avec les filles (44 %). « Les garçons sont interrogés plus souvent et plus longtemps », relève Danièle Bousquet. Ils sont aussi davantage tirés vers le haut par les enseignants : « Ils reçoivent des consignes plus complexes que les filles et sont stimulés dans l’apprentissage de savoirs nouveaux alors que les filles sont davantage invitées à répéter des savoirs qu’elles ont déjà acquis », poursuit-elle.

L’image que l’on renvoie d’eux-mêmes aux élèves diffère aussi selon leur sexe. Selon le HCE, les trois quarts des élèves punis par les enseignants sont des garçons. « Et les enseignants répètent aux filles qu’elles sont travailleuses et aux garçons qu’ils sont moins disciplinés et qu’ils ne font pas leur maximum », note Danièle Bousquet. Des réflexions qui se retrouvent dans les bulletins de notes et qui finissent par jouer sur les comportements scolaires et donc sur les résultats.

Et si les choix d’orientation sont a priori très ouverts, le champ des possibles est en fait plus limité pour les filles. Malgré une meilleure réussite scolaire que les garçons, elles se concentrent sur un éventail plus restreint de formations et sont moins poussées par les enseignants à épouser une filière scientifique. D’ailleurs en fin de seconde générale, 7 garçons sur 10 s’orientent vers une filière scientifique et 4 filles sur 10 vers une filière littéraire.

Une prise de conscience trop limitée des enseignants

Mais loin de jeter la pierre aux enseignants, le HCE précise bien que cette perpétuation des réflexes sexistes est inconsciente chez eux et que seul un travail sur le sujet permet d’obtenir des résultats. « Il n’y a pas de pente naturelle vers l’égalité des sexes. La formation des enseignants reste un levier fondamental pour œuvrer dans ce sens », souligne Danièle Bousquet. Un constat partagé par l’ancien ministre de l’Education, Vincent Peillon, qui a œuvré pour que la formation à l’égalité des enseignants figure dans les objectifs fixés par la loi sur la refondation de l’école (8 juillet 2013) aux écoles supérieures du professorat et de l’éducation (ESPE).

Mais force est de constater que pour l’heure, les formations dans ce domaine ne sont pas proposées dans tous les ESPE, qu’elles restent souvent optionnelles et que celles qui existent ne sont pas toutes aussi denses. « Il peut s’agir d’un simple débat sur l’égalité de deux heures ou de modules complets sur la thématique qui représentent une cinquantaine d’heures annuelles », observe Françoise Vouillot, présidente de la Commission « Lutte contre les stéréotypes » au HCE. D’après le baromètre réalisé par le HCE, seule la moitié des ESPE considère avoir formé la totalité de leurs étudiants. Et en cours de carrière, les enseignants ne se forment pas plus à cette thématique : « Il existe trop peu de formations dans ce domaine et elles sont trop peu connues par les principaux intéressés. Moins de 1 % des journées de formation des personnels en poste concernaient l’égalité hommes femmes en 2013-2014 », note Margaux Collet, en charge du suivi de la Commission « Lutte contre les stéréotypes » au HCE.

Former les profs à l’égalité, un impératif

Du coup, pour faire avancer l’école sur le sujet, le HCE recommande l’instauration d’une formation initiale obligatoire des apprentis enseignants à l’égalité filles garçons et l’intégration de cette thématique au programme des concours de l’enseignement. « ll faut aussi développer et garantir une offre de formation continue sur l’égalité des sexes », insiste Margaux Collet. Car c’est en questionnant les pratiques pédagogiques que les enseignants peuvent rééquilibrer les interactions dans la classe, en veillant par exemple, à interroger alternativement un garçon et une fille, en valorisant le rôle des femmes dans les contenus d’enseignement ou en apprenant à critiquer les stéréotypes sexistes.

Reste à se demander s’il ne faudrait pas aussi remettre en vigueurles ABCD de l’égalité. Ce programme, destiné à promouvoir l’égalité filles garçons à l’école, avait été abandonné à l’été 2014 après quelques mois d’expérimentation, à la suite de virulentes critiques venues notamment de l’extrême droite et d’opposants au mariage des homosexuels, dénonçant l’introduction d’une prétendue « théorie du genre » qui nierait les différences sexuelles. Outre son intérêt pour les élèves, il avait aussi le mérite d’obliger les enseignants à se poser sur cette thématique et d’aiguiser leur conscience à son importance.