Affaire Théo: Les violences urbaines peuvent-elles s’étendre à toute la France?

SÉCURITÉ Douze jours après l’arrestation de Théo à Aulnay-sous-Bois, les autorités redoutent un risque d’embrasement de toutes les banlieues de France…

Vincent Vantighem
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Bobigny (Seine-Saint-Denis), le 11 février 2017. Des jeunes manifestent devant un supermarché vandalisé.
Bobigny (Seine-Saint-Denis), le 11 février 2017. Des jeunes manifestent devant un supermarché vandalisé. — GEOFFROY VAN DER HASSELT / AFP

« Théo (2017), Adama (2016), Zyed et Bouna (2005). On pardonne pas ! » Par texto. Sur Facebook. Et même sur certaines banderoles. C’est ce genre de messages circulant avec insistance qui fait craindre aux autorités un embrasement des banlieues douze jours après l’arrestation violente et le viol présumé de Théo à Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis).

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Circonscrites jusqu’ici à la région parisienne, les violences urbaines se sont invitées, dans la nuit de lundi à mardi, dans certains quartiers de Dijon (Côte-d’Or) et d’Angers (Maine-et-Loire) forçant l’exécutif à sortir de sa réserve. A Sarcelles pour Bruno Le Roux, le ministre de l’Intérieur. A Aubervilliers pour François Hollande. Avec un même message : « Ceux qui cassent ne servent à rien. Il faut laisser faire la justice. »

Une goutte d’eau et un vase rempli depuis longtemps

« C’est bien que François Hollande se déplace mais cela aurait été bien mieux qu’il tienne ses promesses de 2012 envers les jeunes », tacle Mohamed Mechmache. Militant de terrain reconnu, c’est lui qui a fondé le collectif AC Le feu sur les braises des révoltes de 2005. Alors, depuis ce week-end, il n’est pas surpris d’entendre les habitants des quartiers lui rappeler cette période au cours de laquelle 10.000 voitures et 300 bâtiments avaient été brûlés ou détruits pour protester contre la mort dans un transformateur électrique de Zyed et Bouna, alors qu’ils tentaient d’échapper à la police.

« Je crains que cela ne s’embrase, analyse le responsable associatif. Ce qu’il faut comprendre, c’est que l’arrestation de Théo n’est qu’une goutte d’eau qui a fait déborder un vase rempli depuis trop longtemps. Alors oui, ils brûlent des poubelles et des voitures. Mais que feriez-vous si personne ne vous écoutait depuis plus de 40 ans ? »

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L’impression d’écouter un « disque rayé »

Vénissieux dans les années 1980, Dammarie-les-Lys en 1997, Clichy-sous-Bois il y a douze ans… En ouvrant sa radio, Thomas Guénolé a, lui aussi, le sentiment d’écouter un « disque rayé ». Sociologue auteur d’un ouvrage sur les banlieues*, il rappelle que chaque épisode est né d’un incident avec la police. « Ensuite, l’événement envahit les médias et occulte tout, précise-t-il. Hollande se déplace sur le terrain, certes. Mais ce sont des mesures précises dont les gens ont besoin. »

« Mais nous sommes prêts à évoluer, s’étrangle Patrice Ribeiro, secrétaire général du syndicat de police Synergie Officiers. Mais il faut bien comprendre qu’aujourd’hui les policiers sont les derniers à descendre dans ces quartiers qui ont été abandonnés pas tous les pouvoirs publics. »

Une manifestation pacifique en soutien à Théo à Bobigny a dégénéré, le 11/02/2017.
Une manifestation pacifique en soutien à Théo à Bobigny a dégénéré, le 11/02/2017. - Aurelien Morissard/AP/SIPA

« Un prétexte pour aller ‘’casser du flic’’ » ?

Et surtout qu’ils sont fatigués et usés par une année 2016 marquée par la menace terroriste, l’Euro de football et la mobilisation contre la loi Travail. « Les collègues redoutent que ça pète encore, confirme, de son côté, Yves Lefebvre, secrétaire général de SGP Police. Pour beaucoup de jeunes, l’affaire Théo n’est qu’un prétexte pour aller "casser du flic". »

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Le seul moyen pour éviter cela ? « Que la justice accélère la procédure et ne laisse pas les accusations contre les policiers pourrir », pense Thomas Guénolé. Mohamed Mechmache confirme. « Encore faut-il qu’il y ait des sanctions, nuance-t-il. Tout le monde a vu la vidéo de l’intervention. Et personne n’a compris comment ce genre d’acte pouvait être "accidentel"… »

* Les Jeunes de banlieue mangent-ils les enfants ?, Thomas Guénolé, ed. Les Bords de l'eau, 214 p.