Les annonces de Bruno Le Roux sur les caméras-piétons laissent perplexes

SECURITE Le ministre de l'Intérieur a annoncé le déploiement de caméras-piétons qui filmeront systématiquement les interventions quelques jours après la violente interpellation du jeune Théo à Aulnay...

Oihana Gabriel

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Bruno Le Roux ministre de l'Intérieur le 14 janvier.
Bruno Le Roux ministre de l'Intérieur le 14 janvier. — SIPA

La caméra-piéton, solution pour renouer la confiance entre police et citoyens ? C’est en tout cas la piste privilégiée par le gouvernement. Ce jeudi, Bruno Le Roux, ministre de l’Intérieur, a annoncé que les caméras piétons, ces caméras mobiles dont sont équipés certains policiers, seront obligatoirement déclenchées en cas de contrôle d’identité. Une annonce qui soulève bien des questions…

Comment fonctionnent ces caméras-piétons ?

Depuis 2012, certains policiers des Zones de sécurité prioritaire (ZSP) sont équipés d’une caméra mobile, appelée également caméra-piéton, accrochée sur leur thorax, qui fonctionne comme une Go Pro. En clair, le policier déclenche quand il veut cette petite caméra. Objectif ? Limiter les incivilités contre les agents et avoir une preuve en vidéo si l’interpellation dégénère. Selon Bruno Le Roux, ce dispositif «apaise la relation lors d'un contrôle».

Alors que la très brutale interpellation du jeune Théo à Aulnay-sous-Bois relance le débat sur les bavures policières, Bruno Le Roux a annoncé jeudi devant le Sénat, le prochain déploiement de 2.600 de ces fameuses caméras piétons. Mais plus étonnant, ce vendredi, le ministre de l’Intérieur a annoncé sur Europe 1 qu’«à partir du 1er mars, il y aura des décrets qui seront publiés pour que, quand il y a contrôle d'identité, le déclenchement de la caméra piéton soit obligatoire ».

Une annonce qui, de source proche du dossier, a beaucoup surpris. Comment rendre systématique cet enregistrement vidéo ? Qui va vérifier que le policier a bien activé sa caméra dès le début de son intervention? Difficile à dire pour le moment. Contacté, le ministère de l'Intérieur n'a pas répondu à notre demande de précisions. 

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Vraiment efficace pour lutter contre les bavures policières ?

L’annonce n’a en tout cas pas convaincu les associations de lutte contre le racisme et les bavures policières. « Tant que l’activation de la caméra se fera au bon vouloir de l’agent, cela ne pourra pas rendre visibles les violences policières », tranche Amal Bentounsi, du collectif Urgence notre police assassine.

« Le fonctionnaire peut déclencher la caméra après avoir proféré des insultes, complète Blaise Cueco, membre du bureau national de SOS Racisme. Sauf à avoir une caméra qui tourne en continu dès le début de la patrouille, ce qui demande des batteries ultra puissantes, je ne vois pas comment cela peut fonctionner. Et même dans ce cas, l’agent peut cacher sa caméra. » Autre problème, ces caméras-piétons ne sont censées fonctionner que sur le terrain. «Or, on sait bien qu’il peut y avoir des dérapages lors des gardes à vue », reprend Blaise Cueco.

Mais même si toutes les interpellations étaient filmées en intégralité, les vidéos ne suffisent pas toujours. « Dans l’affaire de Théo, malgré la vidéo surveillance, on parle d’accident et non de viol, c’est ridicule, s’agace Amal Bentounsi. Malgré des preuves accablantes, il est très rare que la justice poursuive et condamne les policiers. »

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« Ces caméras-piétons ressemblent à une mesure gadget, ajoute Blaise Cueco, de SOS Racisme, qui a lancé une pétition contre les violences policières. On ne peut renvoyer à une solution technique un problème plus large de racisme dans une profession. En Grande-Bretagne, après des émeutes, il y a eu une remise en question du rôle de la police, une réflexion sur comment rapprocher les policiers des citoyens.» 

Enfin, dernier bémol : « Cela ne répond pas au problème du contrôle au faciès, poursuit-il. « Si un jeune se fait filmer dix fois dans la journée en train d’être contrôlé, est-ce qu’il va vraiment demander les images ? Comment va-t-il prouver que ce contrôle était abusif ? »

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Des questions que les associations pourront peut-être poser au gouvernement. SOS Racisme, le Cran, la Ldh, la Licra et le Mrap seront reçus ce lundi 13 février par le Premier ministre. 

Encore de nombreuses questions de droit

Des objections législatives sont aussi soulevées par les caméras-piétons. Celles-ci pourront-elles tout filmer partout en respectant le droit à la vie privée ?

La Cnil a rendu un avis mitigé sur ces caméras-piétons en janvier. Selon ce rapport, ce dispositif prévoit « que les images ne peuvent être consultées qu’à l’issue de l’intervention, par les seules personnes habilitées, dans la limite de leurs attributions respectives et pour les besoins exclusifs d’une procédure judiciaire, administrative ou disciplinaire, ou dans le cadre d’une action de formation des agents ».

Autre précision importante : ces images ne pourront être conservées que six mois... sauf engagement d’une procédure judiciaire, administrative ou disciplinaire. Mais la Cnil regrette que le traitement de ces données n’étant pas centralisé, les personnes filmées risquent d’avoir du mal à consulter ces images.