Harcèlement dans la diplomatie: Vers la fin de l'omerta?

ENQUÊTE «20MINUTES» Pour la première fois, un ancien ambassadeur représentant la France au Conseil de l'Europe, a été reconnu coupable de harcèlement moral et condamné à 10.000 euros d'amende avec sursis et 20.000 euros de dommages et intérêts...

Hélène Sergent

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Le ministère des Affaires étrangères, à Paris
Le ministère des Affaires étrangères, à Paris — Jean-Pierre Muller AFP

Il y a des silences qui blessent, abîment, détruisent. Camille, elle, a décidé de parler. Agent contractuel pour le ministère des Affaires Étrangères à Strasbourg (Bas-Rhin), la jeune femme n’a que 27 ans quand elle décide d’alerter son administration en 2010. À l’époque, l’ambassadeur Paul Dahan est chargé de représenter la France au Conseil de l’Europe. Harcelée et humiliée pendant un an par cet ancien conseiller diplomatique de Bernard Squarcini, elle entame une bataille professionnelle, administrative et judiciaire qui va durer près de sept ans.

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Lundi 16 janvier, le tribunal correctionnel de Paris y a mis fin : Paul Dahan a été reconnu coupable de harcèlement moral et condamné à 10.000 euros d’amende avec sursis et 20.000 euros de dommages et intérêts. Mis à la retraite d’office par le ministère et radié du corps des ministres plénipotentiaires puis reconnu coupable par la justice, « l’affaire Dahan » est une « première » à bien des égards se félicitaient les avocates de la plaignante à la sortie de l’audience. Malgré la détermination affichée par l’administration dans la lutte contre le harcèlement, le cas de Camille n’est pas unique.

« Elle est chiante, on va la virer »

En moyenne, le Quai d’Orsay a indiqué à 20Minutes recevoir « une plainte, véritablement caractérisée pour harcèlement, par an ». Du côté de la CFDT, le chiffre oscille davantage entre « 4 et 5 plaintes » par an. Ebranlé par plusieurs suicides en 2010, le ministère assure avoir mesuré le poids de la souffrance au travail, accentuée par l’isolement à l’étranger de ses agents. Mais la bonne volonté affichée par le ministère continue de se heurter à une réalité, parfois brutale.

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Les victimes contactées par 20Minutes décrivent dans la plupart des cas, une violence teintée de sexisme : « Quand je suis arrivée en poste, on m’a clairement dit : "on ne fait pas de diplomatie quand on est une jeune femme", ensuite le harcèlement a commencé ». Si le Quai d’Orsay insiste sur la nécessaire exemplarité de ses représentants, le statut prestigieux et le confinement des équipes diplomatiques peuvent pousser certains ambassadeurs à « revêtir les habits d’un petit monarque », juge la secrétaire générale CGT-MAE, Valérie Jacq Duclos. Dans le livre Les Diplomates publié en juin 2010, un syndicaliste confiait à l’auteur, Franck Renaud, qu’une « vingtaine de dingues » évoluait encore au sein d’ambassades.

Egalement représentante du personnel, Valérie Jacq Duclos a accompagné des dizaines de fonctionnaires, contractuels ou recrutés locaux en détresse. « Je me souviens de la toute première personne venue me voir pour me signifier un cas de harcèlement. C’était une volontaire internationale. Elle était enceinte, elle n’en pouvait plus, ça se passait très mal avec son supérieur hiérarchique. A l’époque j’avais demandé un rendez-vous avec l’équipe dirigeante. La première chose que l’on m’a dite c’est "Oh, elle est chiante, on va la virer". Ce qui est choquant, c’est cette première réaction qui consiste souvent à condamner l’attitude de celui ou celle qui se plaint ».

« On n’a pas envie de se retrouver à Kaboul »

L’importance du réseau dans l’évolution professionnelle des agents et la mobilité des postes freineraient également la prise de parole et la dénonciation d’abus, d’humiliations répétées ou de violences managériales. Or les témoignages sont particulièrement précieux lors de la constitution du dossier pour appuyer la plainte.

Le jour de l’audience, en novembre dernier, aucun des anciens collègues de Camille et témoins entendus dans la phase d’instruction - comme aucun représentant du Ministère - ne s’est présenté devant le tribunal. « Il y a encore une vraie frilosité à témoigner, une peur de se confronter à l’administration. Ils pensent, le plus souvent à tort, que s’ils parlent, ils vont être fichés comme fragiles ou problématiques par leur hiérarchie », analyse Anne Colomb, chargée des questions de souffrance au travail depuis 2006 au sein de la CFDT-MAE. « Dans la majorité des cas, tout est fait pour dissuader les agents d’aller au pénal, c’est très difficile d’aller jusqu’au bout », abonde Valérie Jacq Duclos.

Une victime de harcèlement dans une représentation diplomatique française se souvient d’une scène qui l’a particulièrement marquée : « Mes collègues, qui étaient témoins de ma situation, m’ont dit « écoute on t’apprécie beaucoup, mais on ne dira rien, on n’a pas envie de se retrouver à Kaboul » ».

« L’ambassade n’est pas une zone de non-droit »

Alerté par le récit de Camille puis par une inspection validant les faits rapportés par la jeune fille en 2010, le ministère a décidé, pour la première fois de son histoire, de saisir le procureur de la république. « Cette condamnation est une décision emblématique », salue Anne Colomb de la CFDT. Depuis cette affaire, le Quai d’Orsay aurait saisi une nouvelle fois le procureur. L’instruction serait en cours a indiqué à 20Minutes une source diplomatique.

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Au fil des ans, le MAE a considérablement renforcé ses outils d’évaluation des cadres - ambassadeurs compris - les formations en management, la sensibilisation aux risques psychosociaux et créé les postes de déontologue et de médiateur. « Le métier est en train de changer, il a beaucoup évolué. L’ambassadeur n’est pas un despote éclairé et l’ambassade n’est pas une zone de non-droit », martèle le Quai d’Orsay. Le sujet n’est plus « tabou » et le dialogue existe entre les organisations syndicales et les ressources humaines reconnaissent tous les acteurs.

Camille, pourtant, a fini par quitter son poste après avoir dénoncé les faits et est repartie de zéro à l’autre bout du monde. A 34 ans, la carrière de la jeune femme a été profondément impactée par l’affaire. Au-delà de la solitude, de la longueur de la procédure, de l’épuisement moral ressentis par leur cliente, les avocates de Camille, Julia Minkowski et Martine Couderc se veulent optimistes : « Les victimes ne doivent plus craindre de signaler les faits et les auteurs de harcèlement doivent prendre conscience des sanctions qu’ils encourent (…) il faut se réjouir de cette décision qui est un encouragement pour les administrations publiques ». Et qui signe peut-être, la fin de l’omerta.