Attentats: Esprit du 11 janvier 2015, es-tu (encore) là?

MANIFESTATION Deux ans après les attentats de janvier 2015, qu'est devenue la mobilisation qui avait fait descendre quatre millions de Français dans la rue?...

Florence Floux

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Une manifestante tient une pancarte lors de la marche du 11 janvier 2015, après les attentats de Charlie Hebdo et de l'Hyper Cacher, à Paris.
Une manifestante tient une pancarte lors de la marche du 11 janvier 2015, après les attentats de Charlie Hebdo et de l'Hyper Cacher, à Paris. — PATRICK KOVARIK / AFP

Ils ne sont pas nombreux à avoir répondu à l’appel, place de la République, ce samedi soir. Deux ans après la première vague d’attentats djihadistes qui a touché la France, 250 Parisiens sont venus rendre hommage aux victimes sur cette place devenue lieu de commémorations depuis le 7 janvier 2015. Quatre jours après l’attaque de Charlie Hebdo, les Français avaient été plus de 4 millions à descendre dans la rue pour une « marche républicaine »… 

La date était importante, pour Guillaume Denoix de Saint-Marc, de l’Association française des victimes de terrorisme (AFVT), qui a lancé l’appel : « Il y a deux ans, nous descendions dans la rue alors que les frères Kouachi étaient toujours en cavale. Nous avons donc voulu relancer cet esprit en invitant tous ceux qui le souhaitaient à nous rejoindre. »

L’acccoutumance au terrorisme

On est loin de la foule de 2015. « Il y a probablement une forme de lassitude de tout ce qui est commémoration et du terrorisme. C’est trop anxiogène », analyse le fondateur de l’AFVT. Une sorte d’accoutumance au phénomène djihadiste. Pour le politologue Thomas Guénolé, « on assiste à une mithridatisation [une forme d’accoutumance] de la société. Après les attentats de janvier, les gens sont restés traumatisés un mois. Après le 13 novembre, le choc a duré quelques semaines, et après le 14 juillet, le temps de récupération a été encore plus rapide. »

Les chercheurs qui se sont intéressés à la question font le même constat. La sociologue du CNRS Claire Sécail, qui travaille sur la perception des attentats dans les médias, indiquait en novembre à 20 Minutes que « les gens n’ont pas le même ressenti après chaque attentat. La résignation était plus forte en novembre qu’en janvier. On s’attend à ce qu’elle soit encore plus élevée après juillet ». L’effet d’accumulation a laissé des traces sur la survivance du 11 janvier.

Polémiques et récupérations

« Cet esprit reposait sur le fait que nous vivions une situation exceptionnelle, et nous y avons répondu par une mobilisation extraordinaire. Les attentats sont devenus ordinaires et l’esprit du 11 janvier a perdu son caractère solennel », analyse Thomas Guénolé. L’habitude et la lassitude n’expliquent pourtant pas tout.

L’historien Jean Garrigues observe lui aussi la déperdition « de l’effet d’unité et de rassemblement autour des valeurs démocratiques qui a suivi les attentats de janvier 2015. » La faute à beaucoup de choses, notamment aux polémiques en tout genre qui se sont suivies au fil des années : « La déchéance de nationalité, le burkini… ont brouillé le message du 11 janvier de défense des valeurs républicaines », regrette-t-il.

La récupération politique de l'« esprit Charlie » n’a pas aidé à la survivance de l’émotion spontanée qui s’était exprimée en ce début 2015. « On a vu trop de gardiens autoproclamés de cet esprit, qui ont joué les gendarmes de la conformité. Cette récupération politique a dénaturé le message du 11 janvier », estime Thomas Guénolé.

L’unanimisme vole en éclats

La polémique qui a entouré la publication en mai 2015 du livre Qui est Charlie ? (Ed. du Seuil) de l’historien Emmanuel Todd a, d’après le politologue, représenté non plus un pavé dans la mare mais « un véritable rocher dans la mare ». « Le fait de souligner que les classes populaires des banlieues en particulier n’avaient pas fait le déplacement lors des manifestations du 11 janvier a fait voler en éclat l’unanimisme qui régnait », indique l’enseignant à Sciences Po.

Pourtant, tout n’a pas disparu. « Nous avons gardé des rituels de commémoration de la souffrance collective après chaque attentat. Et la liberté d’expression en général est devenue sacrée, en particulier celle des caricaturistes. Ce sont les deux seules réminiscences du 11 janvier que je vois », note le politologue.

« Les gens sont prêts à bouger »

Du côté des victimes, on veut croire que l’esprit de 2015 n’est pas mort. « Les gens sont prêts à bouger, à mouiller la chemise pour défendre nos valeurs, mais il faut réveiller cet esprit, estime Guillaume Denoix de Saint-Marc. Le problème, c’est qu’ils sont souvent désemparés parce qu’ils ne savent pas comment agir. »

Dans son livre Génération gueule de bois (Ed. Allary), publié un mois après la marche républicaine, l’essayiste Raphaël Glucksmann appelait les manifestants du 11 janvier à passer à l’acte pour que perdure l’esprit de ce jour-là : « N’attendons plus des discours autorisés, des paroles instituées, des acteurs établis qu’ils préservent nos principes et nos modes de vie. Nous maîtrisons la langue du temps, nous sommes nés avec le siècle : personne ne mènera la lutte à notre place. L’heure est venue d’agir. »