Djihadisme: Les repentis peuvent-ils aider à déradicaliser les candidats au djihad?

TERRORISME Le livre de l’ancien mentor des frères Kouachi, Farid Benyettou, co-écrit avec Dounia Bouzar sort ce mercredi…

Florence Floux

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Farid Benyettou assis près d'une pancarte lors d'une manifestation en 2004.
Farid Benyettou assis près d'une pancarte lors d'une manifestation en 2004. — JACK GUEZ

C’est la question à 10.000 euros. Les repentis du djihad peuvent-ils se révéler utiles dans le travail de « déradicalisation » ou désengagement ? Ce mercredi sort le livre Mon djihad - Itinéraire d’un repenti (Ed. Autrement) co-écrit par Dounia Bouzar et Farid Benyettou. Cet ancien prédicateur de la mosquée de Stalingrad, à Paris, est bien connu des services pour avoir été l’un des plus fervents artisans de la filière djihadiste des Buttes-Chaumont… et le mentor des frères Kouachi.

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Dans ce livre témoignage, il raconte le processus qui l’a conduit au refus de l’idéologie djihadiste et à travailler aujourd’hui avec l’anthropologue très controversée Dounia Bouzar pour déradicaliser des jeunes. Sorti de prison en 2011, Farid Benyettou affirme s’être détaché du djihadisme et de ses anciennes relations. Après l’attentat contre Charlie Hebdo, il se serait senti gagné par une énorme culpabilité. « J’avais besoin de m’impliquer dans la lutte contre le djihad. Je reconnaissais mes responsabilités », confie-t-il. Seule Dounia Bouzar, la fondatrice du Centre de prévention des dérives sectaires liées à l’islam (CPDSI) lui aurait alors tendu la main et proposé de témoigner devant des jeunes aux parcours similaires.

Un impossible désengagement ?

Le récit de Farid Benyettou illustre à la perfection la place des repentis en France. « Il faut d’abord s’entendre sur ce qu’on appelle 'repenti'. Au vrai sens du terme, il n’y en a vraiment pas beaucoup, indique Patrick Amoyel, de l’association Entr’Autres. Il peut y avoir des repentis, mais pas Benyettou. Il est allé trop loin dans l’idéologie », estime le psychanalyste dont l’organisme est mandaté par le Comité interministériel de prévention de la délinquance et de déradicalisation (CIPDR) pour « désengager » des jeunes.

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Certains anciens « embrigadés » parviennent tout de même à s’en sortir. « Nous avons des gens qui sont des vrais désengagés mais qui n’ont jamais fait de recrutement. Ce sont des personnes qui étaient en train de passer du salafisme au takfirisme et qui ont décroché pour x raison », explique Patrick Amoyel. Pour lui, les djihadistes, c’est-à-dire le stade ultime de l’engagement violent, ne sont plus déradicalisables. « Si on prend le processus assez tôt, on peut le bloquer. Ça, on sait le faire. Mais ensuite, la seule chose que l’on peut modifier, ce sont les moyens d’action. »

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Une théorie opposée à celle de Dounia Bouzar, pour qui la méfiance à l’égard de Farid Benyettou va à l’encontre de son travail de déradicalisation : « Cela signifie qu’un ancien djihadiste stabilisé depuis huit ans (depuis sa sortie de prison) reste un djihadiste à vie aux yeux de la société. (…) Quel sens a notre travail si par ailleurs, au bout de tant d’années, tout ancien djihadiste est encore considéré comme tel ? » interroge-t-elle dans son livre.

La prévention oui, mais pas la déradicalisation

Comment faire confiance à quelqu’un qui se dit repenti ? La question n’a toujours pas trouvé de réponse, en France comme ailleurs. Le ministère de l’Intérieur ne veut pas entendre parler de la participation de repentis dans le travail de désembrigadement. Une ligne sur laquelle semblent s’accorder tous les pays européens membres du Radicalisation Awareness Network (RAN) créé par la Commission européenne.

En Allemagne, « un seul des intervenants des programmes de déradicalisation a été islamiste par le passé, mais il n’a jamais été djihadiste, indique Milena Uhlmann, de l’Office fédéral pour l’immigration et les réfugiés. A ma connaissance, aucune équipe travaillant sur la déradicalisation ne fait appel à des repentis ».

Le contact entre embrigadés, une bonne idée ?

En Angleterre, la fondation Quilliam, ainsi que l' Active change foundation ont été créées par un ancien islamiste pour la première, et un ex-djihadiste d’Al-Qaida pour la seconde. « Mais ces deux organisations s’occupent de prévention, pas de déradicalisation à proprement parler », estime Milena Uhlmann. Pour la chercheuse, qui officie également à l' International center for study of radicalisation (ICSR), « la condition à toute participation d’un repenti à un programme de déradicalisation serait évidemment d’être certain qu’il a bien coupé tout lien avec son ancien milieu. » Ce qui nécessite forcément l’intervention des services de police et de renseignement.

Dans le cas où un ancien djihadiste serait déclaré « clean », d’autres problèmes se posent. « Même si Benyettou est sincère, son témoignage n’aura pas forcément un effet positif sur d’autres. Il faut s’assurer que le 'repenti' et le public avec lequel on le met en contact ont bien le même niveau d’engagement. Sinon, le plus radicalisé entraîne l’autre », commente Patrick Amoyel. Pour Milena Uhlmann, le contact avec des personnes radicalisées peut ainsi déstabiliser un repenti et potentiellement le faire replonger.

D’un autre côté, l’expérience des désengagés, « alliée au travail d’un spécialiste du désembrigadement, pourrait permettre de déterminer les causes d’engagement d’un jeune radicalisé. Et dans un second temps, de diminuer l’attractivité du discours djihadiste auprès de ce jeune ».