Petite histoire de l'arme qui faillit tuer Rimbaud et envoya Verlaine en prison

FAITS DIVERS La vente aux enchères du revolver dont se servit Paul Verlaine pour tirer sur Arthur Rimbaud en 1873 se tient à Paris ce mercredi...

Florence Floux

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Le revolver avec lequel Paul Verlaine tira sur Arthur Rimbaud, en juillet 1873.
Le revolver avec lequel Paul Verlaine tira sur Arthur Rimbaud, en juillet 1873. — CHRISTIE'S

« Voilà pour toi, puisque tu pars. » Six mots prononcés par Paul Verlaine avant d’appuyer sur la gâchette. En joue, un autre génie de la poésie : Arthur Rimbaud. L’arme vendue aux enchères par Christie’s à Paris ce mercredi, mise à prix entre 50.000 et 70.000 euros, est peut-être le seul revolver au monde à offrir à la fois une incursion dans le fait divers et l’histoire littéraire française.

Amour passionnel, relation tumultueuse, tentative d’assassinat… Comment décrire précisément ce qui est resté comme l'« affaire de Bruxelles » ? Les deux hommes, qui se sont rencontrés en 1871 après des échanges épistolaires, sont tombés amoureux. Marié et père, Verlaine quitte sa femme pour vivre avec son « époux infernal », comme il l’appelle. Les deux amants, qui passent une grande partie de leur temps à boire, se disputent violemment et se séparent souvent.

Deux balles...

Le 10 juillet 1873, Verlaine se rend dans une armurerie de Bruxelles, où le couple séjourne, pour acheter un revolver à six coups et des cartouches. La veille, après une énième querelle, Rimbaud a de nouveau exprimé le souhait de le quitter. Verlaine songe à se suicider. Il retourne à l’hôtel, où se trouve encore son amant. Vers 14h, Rimbaud décide de faire sa valise. « Et là, tout s’enchaîne. Paul ferme à clef la porte qui donne sur le palier, s’assied à califourchon sur une chaise et tire sur Rimbaud », raconte Bernard Bousmanne dans son livre Verlaine en Belgique (Ed. Mardaga).

Celui à qui il avait écrit à peine âgé de 17 ans, deux ans plus tôt, fait feu à deux reprises. Un projectile atteint l’auteur du Dormeur du Val au poignet gauche. Dans son livre, Bernard Bousmanne publie les extraits de la déposition de Rimbaud devant le juge d'instruction dans laquelle il décrit la suite : « Il me mit son pistolet dans les mains et m’engagea à le lui décharger sur sa tempe. Son attitude était celle d’un profond regret de ce qui lui était arrivé. »

...et deux ans de prison

Verlaine et sa mère, qui séjournait dans la chambre voisine du couple, emmènent Rimbaud à l’hôpital, où il se fait soigner. Lorsqu’il rentre à l’hôtel, le jeune homme de 19 ans reprend ses projets de départ. Le trio se dirige donc vers la gare. En chemin, Verlaine menace à nouveau son amant. L’auteur des Fêtes galantes a conservé l’arme sur lui. Rimbaud prend peur et fait signe à un policier, qui confisque le revolver et conduit tout le monde au poste. Rimbaud dépose plainte.

Arthur Rimbaud, âgé de 17 ans, photographié par Etienne Carjat.
Arthur Rimbaud, âgé de 17 ans, photographié par Etienne Carjat. - DR

 

S’ensuivent alors une enquête et un procès, où « le juge fait payer à Verlaine ses sympathies pour les idées politiques libérales et sa relation homosexuelle », détaille Isabelle de Conihout, directrice du département des livres et manuscrits chez Christie’s. Après un examen physique pour juger de sa « pédérastie », l’inculpation de tentative d’assassinat est abandonnée et Paul Verlaine est condamné pour « blessures graves ayant entraîné une incapacité de travail », malgré le retrait de plainte de Rimbaud. Deux ans de prison et 200 francs d’amende. Paul Verlaine éclate en sanglots. Son amour est rentré en France, où il s’est isolé pour écrire son chef d’œuvre : Une saison en enfer. Il reste seul, emprisonné en Belgique.

Un ultime rendez-vous

Le 25 octobre, il est transféré à la prison de Mons, près de la frontière française. C’est là-bas qu’il va purger ses deux ans d’incarcération et composer une trentaine de poèmes qui paraîtront sous le titre de Cellulairement. Libéré en 1875, il retrouve Rimbaud une dernière fois en Allemagne, à Stuttgart. Stefan Zweig, dans son livre Paul Verlaine, décrit les retrouvailles : « Personne n’a été témoin de cette entrevue, on n’en connaît que le résultat. En rentrant, les deux ivrognes en viennent aux mains. » Rimbaud lui donne tout de même le manuscrit de ses Illuminations pour que son « pitoyable frère » le fasse publier.

« L’arme mise en vente ce mercredi est de fabrication industrielle, mais elle est à la base de chefs-d’œuvre : Cellulairement, Une saison en enfer. C’est l’épisode final d’une relation tumultueuse entre un Verlaine de 30 ans et un Rimbaud de 20 ans », constate Isabelle de Conihout. Les deux poètes moururent sans jamais se revoir. Reste le revolver à six coups pour dernier témoin de l'« affaire de Bruxelles ».