Affaire Fiona: Pourquoi le verdict suscite-t-il autant d’émotions?

JUSTICE Le parquet général de Riom (Puy-de-Dôme) a annoncé lundi qu’il interjetait appel pour la mère de la fillette et son ancien compagnon, respectivement condamnés à cinq ans et vingt ans de prison...

Hélène Sergent

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Une photo de Fiona morte en 2013 dans des circonstances troubles et dont le corps n'a jamais été retrouvé
Une photo de Fiona morte en 2013 dans des circonstances troubles et dont le corps n'a jamais été retrouvé — THIERRY ZOCCOLAN / AFP

La décision était attendue. Ce lundi, le parquet général de Riom dans le Puy-de-Dôme a annoncé sa volonté de faire appel après le verdict rendu vendredi 25 novembre à l’encontre de Cécile Bourgeon et Berkane Makhlouf, mère et beau-père de Fiona, morte en 2013 et dont le corps n’a jamais été retrouvé. Malgré cette perspective d’un second procès, la condamnation des accusés à cinq et vingt ans de prison ferme suscite depuis, émotion, colère et parfois  sentiment de haine sur les réseaux sociaux. « Injuste », « scandaleuse », « honteuse », après quinze jours de débats retranscris en direct par de nombreux chroniqueurs judiciaires, la décision des jurés peine à être entendue.

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De la difficulté de s’affranchir de l’émotion 

Quatre femmes, deux hommes, six jurés populaires (et trois jurés suppléants) ont été tirés au sort le premier jour du procès afin de juger le couple poursuivi pour « coups mortels ayant entraîné la mort sans intention de la donner ». Accompagné du président du tribunal, de ses assesseurs et des notes prises tout au long des débats, le jury a estimé que seul Berkane Makhlouf était le coupable des coups ayant tué la fillette. La mère de Fiona, Cécile Bourgeon, a été acquittée de ce crime écopant de la peine maximale -cinq ans de prison- pour « non-assistance à personne en danger ». Dès l’annonce du verdict, une pétition en ligne qui a recueilli à ce jour plus de 34.000 signatures, a été lancée pour contester cette décision de justice.

Pour Roland Coutanceau, expert psychiatre régulièrement sollicité lors de procès d’assises, l’émoi suscité est caractéristique de l’affaire et non propre à chaque infanticide : « Ici, c’est un triple drame. Il y a la mort d’une enfant non éclaircie, l’absence de sépulture et le mensonge, la dissimulation. Une mère qui peut prétendre un enlèvement quand son enfant est mort, ça déchaîne les passions agressives, haineuses, ça fausse tout jugement et ça fait flamber l’imaginaire. Cette dimension irrationnelle va obscurcir les éléments de l’enquête. Là, la justice s’est affranchie de l’émotion ».

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Pendant deux jours, Olivier Dodier, doctorant en psychologie sociale et cognitive aux Universités de Clermont-Ferrand et de Toulouse a suivi les débats qui ont agité la ville de Riom. Pour le chercheur, l’émotion naturelle suscitée par les faits vient « obscurcir » la réflexion nécessaire à la décision de justice : « On va se focaliser sur des approches schématiques, on va penser aux faits, au sentiment de trahison. Or quand la tristesse se mêle à de la colère et du dégoût, on appréhende l’objet de façon stéréotypé. Ensuite, il existe en psychologie ce qu’on appelle le "biais de confirmation des hypothèses". Nous, êtres humains, avons tendance à chercher des informations puis à les interpréter de telle façon qu’elles viennent confirmer notre hypothèse déjà forgée ».

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L’effet de contagion

Autre point évoqué par Olivier Dodier, l’importance de « l’effet de contagion ». Ce processus émotionnel théorisé dès 1895, définit notre tendance à imiter et partager l’émotion d’un groupe auquel on appartient sans pour autant identifier les raisons de cette émotion. En 2014, une étude publiée dans la revue en ligne PLoS One et menée par Lorenzo Coviello aux Etats-Unis démontrait comment une émotion pouvait se propager sur les réseaux sociaux : « Ici, il suffit de taper le prénom de Fiona sur Twitter pour mesurer cet effet de contagion. Il n’y a que des commentaires haineux et négatifs ».

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Une émotion légitime donc mais parfois frustrante pour les professionnels du droit et les habitués de la justice. Léa*, juge d’instruction, a elle aussi assisté au procès des parents de Fiona. Contactée par 20 Minutes, elle confie avoir été « subjuguée » par la violence, l’intérêt et l’émoi suscités par l’affaire (sur laquelle elle n’a jamais travaillé).

Dans un billet publié dimanche sur le blog de l’avocat Maître Eolas, la magistrate a tenté de redonner, au milieu de cette émotion, un peu de place au droit : « J’ai dû expliquer, en pleine nuit, le droit (…) La notion de charges, celle du doute. J’ai tenté d’expliquer que non, on ne « prenait pas 5 ans en tuant son enfant » : on ne prenait « que » 5 ans justement parce qu’on n’avait pas tué son enfant, mais été déclarée coupable de délits et condamnée à de l’emprisonnement en conséquence. On parle parfois de vérité « judiciaire ». Personne n’était là lors des faits. Vérité judiciaire ou vérité tout court, cela importe peu : en l’absence d’appel, Cécile Bourgeon est acquittée. N’a pas tué sa fille. Quand bien même il y aurait appel, elle redeviendrait présumée innocente ».

* Le prénom a été modifié