Affaire Fiona: Notre journaliste Vincent Vantighem répond à vos questions

JUSTICE « 20 Minutes » a assisté à la totalité du procès de l’affaire « Fiona »…

J.S pour Vincent Vantighem

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Une photo de Fiona morte en 201" dans des circonstances troubles et dont le corps n'a jamais été retrouvé
Une photo de Fiona morte en 201" dans des circonstances troubles et dont le corps n'a jamais été retrouvé — THIERRY ZOCCOLAN / AFP

Deux semaines pour découvrir la vérité. C’est le délai dont disposait la cour d’Assises du Puy-de-Dôme pour comprendrecomment Fiona est morte un jour de septembre 2013. Deux semaines pour faire parler la mère et le beau-père de l’enfant qui avaient fait croire à l’enlèvement de la fillette de 5 ans avant d’être confondus par les enquêteurs.

Pourtant avant ce procès, personne ne savait exactement comment la fillette avait perdu la vie et où son corps a été enterré. Des réponses que la cour s’est attachée à trouver dans la bouche d’accusés souvent muets et évasifs.

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Notre journaliste Vincent Vantighem a assisté à toutes les audiences et vous en a rendu compte à travers ses articles, ses reportages et un live tweet quotidien des débats qui a suscité beaucoup de questions. Face à vos nombreuses interrogations, Vincent Vantighem a pris le temps au dernier jour du procès de vous répondre… en plus de 140 caractères.

De @Mtalussier : Vous avez un dossier presse avant de suivre le procès ? Vous rencontrez des avocats, des policiers ?

Sur ce genre de procès assez médiatique, la cour d’assises fournit un dossier aux journalistes. Celui-ci détaille les chefs d’accusation, les parties au procès, les noms des avocats et le calendrier prévisionnel des audiences. Mais rien qui concerne les faits, en tant que tel.

Les journalistes travaillent en amont grâce à l’ordonnance de mise en accusation (OMA). Ce document est rédigé par les juges d’instruction pour justifier leur choix de renvoyer les accusés devant une cour d’assises. Pour le coup, ce document reprend précisément les faits et les déclarations des uns et des autres. Il est confidentiel et « soumis au secret de l’instruction » jusqu’au premier jour de l’audience où il est lu. C’est, du reste, ce qui marque le début du procès. Mais les journalistes parviennent à se le « procurer » bien en amont pour préparer leurs articles… L’ordonnance du procès de l’affaire Fiona fait une trentaine de pages. Pour comparaison, celle de l’affaire du Carlton de Lille faisait environ 250 pages.

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Enfin, chaque journaliste appelle les différents avocats de la procédure avant l’ouverture des débats pour entendre leur position et leur ligne de défense. Il est plus rare que les policiers soient aussi contactés car leur travail sur le dossier est, normalement, terminé depuis longtemps.

De @Trentinoche : S’il n’y a pas de faits nouveaux, peuvent-ils être condamnés à 30 ans ? Ou moins vu une certaine « amnésie » due à la drogue ?

Les jurés n’ont pas besoin de « faits nouveaux » pour condamner les accusés. Après avoir écouté les débats, ils doivent se forger une opinion « en leur âme et conscience ». Les accusés peuvent donc toujours être condamnés à 30 ans de prison, soit la peine maximale pour « coups mortels ayant entraîné la mort sans intention de la donner » (article 222-7 du Code pénal). Ils peuvent aussi être acquittés.

« L’amnésie » due à la drogue n’intervient pas dans le choix des jurés. Les accusés sont « pénalement responsables », c’est-à-dire qu’aucune « altération » ou « abolition du discernement » n’a été relevée chez eux, par les experts psychologues.

A noter que selon la formule consacrée en droit, « le doute doit toujours profiter aux accusés ».

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De @llizygreen : Quels sont les signes détectés chez les jurés face à l’apathie du couple et surtout celle de Cécile Bourgeon ?

Je suis toujours très mauvais pour déterminer en amont ce que pensent les jurés. Il faut savoir, et c’est bien normal, que le public et les journalistes n’ont aucun contact avec eux. Contrairement à nous, ils ne disposent pas de l’ordonnance de mise en accusation pour se forger leur opinion. Ils ne vont juger que sur la foi des débats lors du procès.

Sur l’affaire Fiona, il y a six jurés titulaires et trois suppléants. Ces derniers prendront la place des titulaires en cas de « défaillance ». Il y a quatre femmes et deux hommes parmi les titulaires. Certains ont passé le procès à prendre des notes. Les autres, non…

De @alli_tomokn : Comment gérer ses émotions, même si c’est votre métier de journaliste qui vous l’impose lors d'un tel procès ?

Vaste question… C’est notre métier, en effet. Personnellement, je m’attache à mettre une distance entre ce que je vis, je pense et ce que je relate dans mes articles et live-tweet. Sinon, cela ne serait pas possible. Je me souviens très bien du premier procès en assises couvert pour 20 Minutes, en 2006. Il s’agissait du procès des parents du petit Marc à Douai. L’enfant de 5 ans avait été torturé à mort par son beau-père complètement drogué, ce qui n’est pas sans rappeler l’affaire Fiona. J’ai beaucoup repensé à ce procès ces derniers jours…

Couvrir un procès tel que celui de l’affaire Fiona est nerveusement éprouvant. Alors, on se serre les coudes avec les collègues des autres médias. On relativise. On tente de penser à autre chose le soir. Même si au restaurant, on refait inévitablement l’audience du jour et on débat de nos opinions. Heureusement, les gens de Riom sont accueillants et adorables. Et, « l’apéro du bougnat » aide à décompresser. Avec modération, toujours…

De @Melimel08725177 : J’ai l’impression que le procès est plutôt une enquête…

L’explication est assez simple : le corps de Fiona n’a jamais été retrouvé. Donc jamais autopsié. On ne sait donc pas de quoi la fillette est décédée. Les experts ne peuvent qu’émettre des hypothèses et poursuivre en partie l’enquête pour tenter de comprendre ce qu’il s’est passé. La seule façon de le savoir était sans doute de faire parler les deux accusés. Ça n’a pas fonctionné. 

De @zazalateigne : Quel est le comportement de Cécile Bourgeon et Berkane Makhlouf lors des témoignages sur la possible mise aux ordures du corps ?

C’est l’un des rares moments où les deux accusés se sont littéralement insurgés. Comme si on pouvait les accuser de tous les maux de la terre, mais pas celui-là. A chaque fois que cette question a été évoquée, ils ont vivement réagi. Après, comme l’avocate Marie Grimaud l’a relevé, Cécile Bourgeon a dit lors de l’audience : « Je ne fais pas des enfants pour les mettre à la poubelle… » Indice selon elle que cela pourrait être plus qu’une hypothèse.

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De @magicfail : Dans les détails sordides est-ce qu’il a été question de la rigidité cadavérique et du fait que le corps n’aurait…

Il me manque la fin de la question mais je l’imagine… Ce sujet a été abordé à quelques reprises par la cour. Les accusés ont détaillé le sac noir de maternité dans lequel ils auraient placé le corps de Fiona. Ils ont indiqué que celle-ci était « froide », « blanche » et « rigide » quand ils l’ont découverte. Mais, interrogés par l’avocat général, ils ont maintenu qu’elle « rentrait » dans le sac. Notamment parce qu’elle était en « position fœtus ». Le sac n’a jamais été retrouvé. Le corps non plus. On ne peut que se baser sur leurs déclarations, donc.

De @jatais : Comment peut-on juger espérer un récit crédible avec des gens shootés ?

Une vraie difficulté en effet. Leur traitement composé d’anxiolytiques, neuroleptiques, antidépresseurs… est très lourd. Mais il a été validé par des psychiatres qui les suivent dans leurs prisons respectives. Après, on peut se demander (notamment pour Berkane Makhlouf) si ce traitement n’a pas altéré la sincérité des débats… Mais les magistrats n’ont aucun moyen de demander que leur traitement soit changé à l’occasion du procès. Cela relève du domaine médical. Je me souviens du procès récent de Francis Heaulme, à Metz, dans l’affaire de Montigny-lès-Metz où il était clairement aussi sous l’influence de médicaments.

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De @enfantsendanger : Bonjour, je suis le procès, pourquoi la mère de Cécile Bourgeon, n’a pas été entendue comme témoin? Elle sait peut-être où est Fiona

La mère de Cécile Bourgeon est partie civile lors de ce procès. Elle a été entendue d’abord comme témoin, la semaine dernière, et comme partie civile, ce jeudi. Elle n’a pas donné d’indication sur le lieu de la sépulture de Fiona. C’est la seule personne qui rend visite à Cécile Bourgeon en prison. Selon cette dernière, elle l’aide même, lors des visites, à retrouver le lieu de la tombe.

De @Lo_Tnt : Y a-t-il d’autres preuves concernant les accusations de Cécile Bourgeon contre Berkane Makhlouf ? Peut-il être innocenté ?

Honnêtement, il n’y a pas grand-chose d’autres. Ses anciennes compagnes l’ont décrit comme quelqu’un de violent mais jamais à l’égard des enfants. Du reste, il a martelé tout le procès qu’il n’était pas « un bourreau d’enfants ». Il peut être innocenté (acquitté pour un procès en assises). C’est aux jurés d'en décider en leur « âme et conscience ».

De @MTalussier : Votre conviction intime a-t-elle évolué au cours du procès ?

J’essaye toujours de démarrer une affaire ou un procès sans intime conviction. Car mon rôle n’est jamais de donner mon avis mais plutôt de relater, le plus fidèlement possible, ce qui se passe. Sur cette affaire, en particulier, plusieurs choses m’ont quand même surpris. Mais, à la veille du verdict, je serai bien incapable de donner mon intime conviction…

De @Melissande1603 : Le procès peut-il être prolongé après le discours de Cécile Bourgeon ?

Un procès peut toujours être prolongé, notamment si les débats s’éternisent et que le verdict est reculé. Mais je ne pense pas que celui-là le sera. En tout cas, pas en raison du discours de Cécile Bourgeon de mercredi soir. Selon les dernières informations, le verdict devrait être rendu vendredi dans la soirée.

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De @JustlittlePhoto : Est-il possible que Fiona soit encore vivante comme ils ne retrouvent pas le corps ?

« Techniquement » oui. Mais alors, je ne vois pas pourquoi Cécile Bourgeon et Berkane Makhlouf auraient avoué qu’elle était morte…

De @Mtalussier On a peu parlé de leurs revenus pour financer leur incroyable consommation de drogues, pourquoi ?

C’est l’un des regrets de certains avocats des parties civiles. Ils voulaient remettre à plusieurs reprises cette question sur le tapis mais l’organisation de l’audience par le président les en a empêchés. Toutefois, l’expert toxicologique a détaillé les tarifs de leur consommation. Les accusés ont détaillé leurs revenus. En creux, on a découvert que Berkane Makhlouf n’hésitait pas à « escroquer » un peu ses amis toxicomanes.

De @Emixh6 Pourquoi personne ne parle des recherches sur Internet concernant Typhaine, Estelle Mouzin… AVANT la supposée mort de Fiona ?

Pas de recherches sur Estelle Mouzin. Un peu sur la petite Typhaine et d’autres enfants disparus. Cette question a été évoquée dès le début du procès. Un expert informatique a même témoigné sur cette question. Cela n’a pas mis en difficulté les accusés.