Bouquets, bougies, dessins, peluches et messages en hommage aux victimes du 13 novembre ont été déposés devant le Bataclan
Bouquets, bougies, dessins, peluches et messages en hommage aux victimes du 13 novembre ont été déposés devant le Bataclan — Jacques Brinon/AP/SIPA

MEMOIRE

Le 13 novembre, un an après: «On est submergé par les médias, tout le monde veut sa victime»

Les victimes des attentats et leurs familles ont été sursollicitées au cours de l'année qui s'est écoulée...

« Ça a commencé dès le soir du 13 novembre. » La vie d’après les attentats, pour les familles et leurs victimes, s’est accompagnée pour la plupart de nuits blanches entrecoupées de cauchemars, de séances chez le psy, de crises d’angoisse, d’hospitalisations… Et également de la découverte du monde des médias.

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Certaines victimes ont témoigné le soir des attentats. Sylvia*, reporter pour une grande chaîne de télévision, travaillait le 13 novembre. « J’étais près des bus, à côté du Bataclan, de l’autre côté du mur de médias. J’ai interdit à mon cameraman de faire des images. Je demandais aux gens s’ils voulaient témoigner. S’ils disaient oui, et seulement s’ils disaient oui, on commençait à filmer. Plusieurs personnes sont venues vers nous sans qu’on le leur demande, avec leur couverture de survie sur les épaules. Elles avaient envie de parler. »

« Tout le monde veut son Pokémon »

Une victime choquée qui a envie de parler. Dans les jours et les semaines qui ont suivi les attentats, de nombreux témoignages de victimes ont fleuri dans les médias. « Le basculement des médias vers le témoignage s’est produit dans les années 1980. Les chroniqueurs judiciaires ont commencé à mettre en valeur le récit de la victime. La télévision a un rôle fondamental dans l’avènement du témoignage car elle joue beaucoup sur l’émotion », explique Claire Sécail, chargée de recherches au CNRS, coauteure du livre Le Défi Charlie - Les médias à l’épreuve des attentats (Ed. Lemieux).

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Cet attrait pour le témoignage se paie parfois au prix fort. « Quelques jours après avoir posté un message concernant le Bataclan sur Twitter, des journalistes canadiens ont appelé mon boulot et ont parlé à mon chef », explique Alexis Lebrun, porte-parole de l’association Life for Paris. D’autres ont été contactés par Facebook, suivis jusque chez eux, harcelés par téléphone. « Certains ont tendance à oublier que nous sommes des victimes », regrette Emmanuel Domenach, vice-président de l’association 13onze15 : fraternité et vérité.

« J’ai l’impression d’être DRH de victimes du 13 novembre »

Cette folie du témoignage, les associations de victimes du 13 novembre la vivent au quotidien, et encore davantage pour les dates anniversaires. « J’ai l’impression d’être DRH de victimes du 13 novembre. On est submergés de demandes de la part des médias qui cherchent des témoignages. Tout le monde veut son Pokémon, sa victime qui n’a pas encore parlé », ironise Emmanuel Domenach.

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Alexis Lebrun, renchérit : « On nous demande des victimes avec une blessure qui se voit. Quand on dit non merci, quelqu’un d’autre de la même rédaction prend le relais. Certains ne comprennent pas le non. » Pour Sylvia, si ce n’est pas le cas de ses rédacteurs en chef, elle sait que certains journalistes subissent une pression pour rapporter du témoignage. « On leur demande de l’émotion, des images intenses. Moi je n’ai pas ces problèmes-là. On cherche plutôt à avoir des témoignages à message. Diffuser la parole d’une victime qui lance un appel de paix, ça fait partie de ma mission d’information. »

Revivre continuellement sa soirée du 13

Mais le témoignage à message n’est pas toujours le plus prisé par les médias. « On tombe parfois dans des pièges quand on accepte certaines interviews, note Emmanuel Domenach. A la base on nous dit que c’est pour parler de tel ou tel sujet, et en réalité on commence par nous demander de raconter notre nuit du 13 novembre avec tous les détails les plus gores. C’est une épreuve pour une victime. » Pour le Dr Gérard Lopez, président de l’Institut de victimologie, c’est même déconseillé : « Elles revivent les choses en les racontant. C’est cruel car ça replonge les personnes psycho traumatisées dans le drame. »

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Ce n’est pas le seul problème des victimes avec la médiatisation. Certaines, qui acceptent de parler dans un premier temps, finissent par changer d’avis. « Elles se rendent compte qu’elles sont devenues "Caroline, la fille de la loge", ou bien la femme enceinte suspendue. Ce que vous étiez avant n’existe plus. C’est une négation de l’identité. Les gens sont ramenés perpétuellement à ce statut de victime mais personne n’a envie d’être connu uniquement pour ça », affirme Alexis Lebrun.

Grandeur et décadence de la presse

Pourtant, d’après Gérard Lopez, certains témoignages peuvent s’avérer salutaires, lorsque la victime y trouve aussi son intérêt. « Pour reconstruire quelqu’un qui a subi un événement traumatique grave, il faut de la reconnaissance. Cela peut passer par un témoignage dans les médias quand la personne commence à aller mieux. »

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Emmanuel Domenach voit d’autres avantages aux médias, qui permettent de mettre en lumière des injustices ou des dysfonctionnements : « Que les journalistes s’intéressent à nous est important. Quand on est repris par les médias, les dossiers avancent beaucoup plus vite. Certains journalistes sont également très respectueux. Tout est une question de juste milieu. »

Le jeune homme s’inquiète pourtant de l’après commémorations, quand l’attention médiatique va retomber. « Pour certaines victimes, ça va être très dur, parce qu’elles auront l’impression qu’on ne s’intéresse plus à elles. » Un phénomène que le Dr Gérard Lopez, qui a également soigné les victimes des attentats de 1995, connaît trop bien : « Elles ont parfois le sentiment d’avoir été instrumentalisées avant d’être abandonnées, quand tout d’un coup l’attention médiatique se détourne d’elles. »