Soupçons de financement libyen de la campagne de Sarkozy: De nombreux indices mais pas de preuves irréfutables

JUSTICE Après trois ans d'investigations, les juges d'instruction ne disposent pas de preuves irréfutables pour étayer les accusations selon lesquelles le camp Sarkozy avait bénéficié de fonds libyens pour la campagne de 2007...

20 Minutes avec AFP

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Nicolas Sarkozy et  Mouammar Kadhafi en décembre 2007.
Nicolas Sarkozy et Mouammar Kadhafi en décembre 2007. — STEPHANE DE SAKUTIN / AFP

Il promet d'intervenir pour son ami Nicolas Sarkozy, apparaît dans le montage suspect d'une transaction avec la Libye ou l'exfiltration de France d'un personnage-clé du régime Kadhafi. L'homme d'affaires Alexandre Djouhri est au coeur de l'enquête sur un possible financement libyen de la campagne présidentielle de la droite en 2007. 

Après trois ans d'investigations, les juges d'instruction du pôle financier de Paris ne disposent pas de preuves irréfutables pour étayer les accusations formulées en 2011 par Mouammar Kadhafi et son fils Seif el-Islam selon lesquelles le camp Sarkozy avait bénéficié de leurs fonds pour sa campagne. Des accusations réitérées par l'intermédiaire Ziad Takieddine et d'autres proches de Kadhafi.

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Des éléments qui intriguent les enquêteurs

Les juges disposent par exemple des notes consignées dans son carnet par un ancien ministre et chef du gouvernement du dictateur déchu, Choukri Ghanem, retrouvé mort à Vienne, noyé dans le Danube en 2012.

Il y raconte avoir entendu, lors d'un déjeuner le 29 avril 2007 avec l'ancien argentier de Kadhafi, Bachir Saleh, et l'ancien Premier ministre Mahmoudi el-Baghdadi, que des sommes se montant à 6 millions d'euros étaient parties vers le candidat de la droite. Mais il reste ambigu, selon une traduction dans l'enquête révélée par Le Monde, et dont l'AFP a eu connaissance: «On leur a dit que l'argent n'était pas arrivé. Il semblerait que les +mecs+ en chemin l'ont détourné.»

D'autres éléments intriguent les enquêteurs. Ainsi, le parquet national financier a étendu les investigations en septembre à des soupçons de détournements de fonds derrière la vente en 2009 d'une villa située à Mougins (Alpes-Maritimes), pour environ 10 millions d'euros, à un fonds libyen géré par Bachir Saleh, le Lybian African Portfolio.

Les juges soupçonnent Alexandre Djouhri d'être le véritable propriétaire et vendeur, derrière des sociétés écrans, et de s'être entendu avec Bachir Saleh pour fixer un prix «très surévalué», selon les éléments de l'enquête rapportés à l'AFP. Les deux hommes n'ont pas répondu à une convocation des enquêteurs de l'Office anti-corruption de la police judiciaire (Oclciff), le 7 septembre.

Claude Guéant mis en examen

Dans cette enquête, leurs relations ont déjà été mises en lumière. Les juges pensent qu'Alexandre Djouhri, dont l'avocat Pierre Cornut-Gentille a fait savoir à l'AFP qu'il ne souhaitait faire aucun commentaire, a aidé Bachir Saleh à quitter la France au printemps 2012, alors qu'il faisait l'objet d'un mandat d'arrêt dans son pays. Une exfiltration qui lui a permis de rejoindre ensuite l'Afrique du Sud.

Longtemps réputé proche des réseaux chiraquiens, et notamment de l'ancien Premier ministre Dominique de Villepin, Alexandre Djouhri s'est considérablement rapproché de Nicolas Sarkozy, qu'il n'oublie pas d'appeler pour lui souhaiter une bonne année, début 2015, d'après les écoutes téléphoniques ordonnées par les juges.

Dans une série de conversations, l'homme d'affaires promet notamment de faire parvenir aux juges d'instruction une lettre, dans laquelle Bachir Saleh démentirait un financement de la campagne de Nicolas Sarkozy. Le 21 mars 2014, le directeur de cabinet de Nicolas Sarkozy, Michel Gaudin, s'enquiert «à la demande du président» de la démarche, dont on ignore si elle a abouti. Alexandre Djouhri suggère que «ça serait pas opportun pendant les municipales, là» mais ajoute: «moi, je m'en fous, posez-lui la question» et «moi, j'attaque tout de suite». Dans un coup de fil ultérieur, le même jour, Michel Gaudin précise: «J'ai eu le président, donc... pour lui pas de problème de calendrier, le plus tôt sera le mieux, hein?» Contacté, Michel Gaudin n'a pas répondu à l'AFP.

Dominique de Villepin interrogé

C'est dans cette enquête que l'ancien secrétaire général de l'Elysée, Claude Guéant, a été mis en examen pour faux, usage et blanchiment de fraude fiscale en bande organisée, en raison d'un virement suspect de 500.000 euros, qu'il a justifié par la vente de deux tableaux flamands à un avocat malaisien, sans convaincre les juges. Les juges soupçonnent que ce virement vient en fait d'un homme d'affaires saoudien, Khaled Bugshan, lui aussi mis en examen, et dont les investigations démontrent également des liens avec Alexandre Djouhri.

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Entendu le 6 septembre à l'Oclciff, Dominique de Villepin a aussi été interrogé sur ses liens avec M. Bugshan, dont il a été le conseil. Mais il a assuré qu'Alexandre Djouhri n'avait joué aucun rôle dans ses activités, indique une source proche du dossier.