Le 13 novembre, un an après: « Pour certains patients, les résultats de cette nouvelle thérapie sont spectaculaires »

INTERVIEW Le psychiatre Bruno Millet, coordinateur de l'expérience qui propose aux victimes des attentats une thérapie associant médicament et psychothérapie fait un point d'étape...

Propos recueillis par Oihana Gabriel

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Des hommages aux victimes de l'attentat de la Promenade des Anglais, à Nice, le 15 juillet 2016. Une attaque survenue huit mois après les attentats du 13 novembre de Paris et Saint-Denis.
Des hommages aux victimes de l'attentat de la Promenade des Anglais, à Nice, le 15 juillet 2016. Une attaque survenue huit mois après les attentats du 13 novembre de Paris et Saint-Denis. — Irina Kalashnikova/SIPA

L’idée peut sembler miraculeuse. Pendant un an et demi, les victimes des attentats du 13 novembre sont invitées à tester une thérapie innovante : en couplant un médicament et une psychothérapie, les patients qui souffrent d’un traumatisme pourraient mieux surmonter leurs angoisses, mieux gérer le choc émotionnel. Un an après le drame, l’expérience n’en est qu’à ses débuts. 20 Minutes a interrogé Bruno Millet, psychiatre à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière qui coordonne l’expérience Paris Mémoire Vive dans les 18 centres de l’ Assistance Publique – Hôpitaux de Paris (AP-HP) qui y participent.

 

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Quel est le but de cette expérimentation Paris Mémoire Vive ?

C’est de donner accès à un maximum de personnes en état de stress post-traumatique à une thérapie innovante de blocage de la reconsolidation mnésique. Elle a commencé en décembre 2015, quand le Pr Alain Brunet, qui a mis au point cette méthode depuis vingt ans au Canada, a proposé que nous testions son protocole thérapeutique. Après avoir obtenu le feu vert de la CNIL, de lAgence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM), l’étude a réellement débuté en juin 2016. Mais nous sommes encore en phase de recrutement.

Comment cela fonctionne ?

La thérapie dure environ un mois et demi et associe la prise d’un médicament et six séances de psychothérapie. Une heure avant chaque séance, le patient prend du propranolol (un bêta-bloquant), une molécule qui atténue la charge émotionnelle. Si on arrive à prouver que cette technique est efficace, cette thérapie pourrait être utilisée de façon systématique à chaque catastrophe : attentat, tremblement de terre, catastrophe aérienne…

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Comment définir le stress post-traumatique ?

Dans la majorité des cas, des personnes qui ont vécu un stress aigu oublient progressivement. Quand on souffre d’un stress post-traumatique, on met beaucoup de temps pour métaboliser cet événement, on se remémore malgré soi ce souvenir. On va modifier, colorer, amplifier la portée de l’événement. Et certains voient leurs symptômes se prolonger. Qui peuvent se traduire par des réminiscences de l’événement en boucle, des cauchemars et une stratégie d’évitement : les personnes n’arrivent plus à travailler, d’autres déménagent…

Qui sont les patients qui participent à Paris Mémoire Vive ?

Pour le moment, nous avons recruté 50 patients. Environ la moitié sont des victimes des attentats du 13 novembre, une autre moitié a souffert de viols, de violences traumatisantes parfois liés à des guerres. Mais l’étude reste centrée sur les victimes d’attentats. Il faut qu’on arrive à convaincre les associations de victimes d'attentats que la démarche est intéressante. Ce qui semble les inquiéter, c’est de prendre des psychotropes. Ils ont peur d’être sédatés, de ne plus être eux-mêmes, pourtant ils vivent déjà dans un état différent de la norme ! J’insiste sur le fait que la prise de médicament est temporaire : le traitement ne dure que six semaines, c’est très peu. Il arrive que des personnes souffrant de stress post-traumatique suivent des psychothérapies et vivent sous antidépresseurs pendant des années. L’objectif scientifique principal, c’est de montrer la pertinence médico-économique de ce traitement, plus court et plus rentable que d’autres.

Quels sont les premiers résultats ?

Il est trop tôt pour tirer des conclusions. Mais nous pouvons déjà dire que pour certains patients, les résultats sont spectaculaires. Je pense en particulier à un patient, qui était au Bataclan et a réussi à s’enfuir pendant la tuerie. Il vivait depuis les attentats dans un état de dissociation : c’est-à-dire qu’il pensait qu’il ne vivait pas dans la réalité. Au bout de six séances, son psychologue m’assure qu’il est guéri. Une minorité de volontaire a abandonné l’étude. Et il y a eu des patients pour lesquels la thérapeutique ne s’est pas avérée aussi efficace qu’espéré. Pour quelles raisons ? Nous ne le savons pas encore. Il y a peut-être des interactions médicamenteuses.

Quelle va être la suite de cette expérimentation ?

L’étude devrait durer jusqu’à novembre 2017. Pour avoir des résultats fiables, nous devons mener l’expérimentation sur une longue cohorte, 400 personnes. Mais nous espérons pouvoir faire un premier point d’étape quand nous aurons atteint 200 patients.