Manifestations de policiers: «On veut seulement qu’on nous laisse faire notre travail»

TEMOIGNAGES La grogne des policiers ne cesse de s’amplifier. Quatre d’entre eux expliquent à « 20 Minutes » pourquoi ils sont en colère…

Florence Floux

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Manifestation de policiers au Trocadéro, à Paris, le 20 octobre 2016.
Manifestation de policiers au Trocadéro, à Paris, le 20 octobre 2016. — BERTRAND GUAY / AFP

Les jours ont passé, depuis la première manifestation policière lundi dernier, et la mobilisation à travers la France n’a pas faibli. Quatre fonctionnaires témoignent de leur quotidien auprès de 20 Minutes. S’ils ne sont pas d’accord sur tout, ils dénoncent la politique du chiffre, le manque de moyens, et réclament, entre autres, une politique pénale plus sévère ou encore une meilleure utilisation des effectifs.

Michel : « Ils veulent faire baisser le sentiment d’insécurité mais pas l’insécurité »

« Actuellement, on préfère arrêter 100 personnes avec 1g de shit plutôt qu’une seule avec 10kg. On n’est pas contre les stats, mais tout est basé sur le chiffre, parce que ça équivaut à une grosse prime pour la hiérarchie. Officiellement, le quota n’existe pas, mais on rappelle aux collègues qu’ils doivent prendre plus d’initiatives : plus de contrôles routiers, d’alcoolémie, de vitesse, d’identité. Et surtout plus de verbalisations. L’autre problème, c’est que dès qu’il y a une absence, on rappelle un collègue en repos. On préfère enlever aux effectifs de nuit pour augmenter des brigades de sécurité routière, au mépris de notre sécurité. On augmente ainsi les verbalisations, donc les stats.

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Le gouvernement, celui-ci comme les autres, veut faire baisser le sentiment d’insécurité mais pas l’insécurité. Pour regagner les zones de non-droit, il faudrait qu’on s’y mette tous : police, justice, impôts. Pour que ça bouge, il faudrait que les mouvements spontanés se multiplient. »

Alban* : « Il faut restaurer l’image de la police, les gens ne nous respectent plus »

« On a le sentiment de ne pas être écoutés ou compris par notre hiérarchie et les responsables politiques. Le sentiment anti-policier a toujours existé, les actes anti-policier aussi… Mais dans un contexte politique tendu, avec les attentats et les manifestations contre la loi Travail, l’impunité de certains agresseurs est mise en valeur. J’ai fait de la sécurité publique dans des endroits difficiles. Pour moi, l’un des problèmes, c’est le sentiment d’impunité de certains. On arrête des mecs qui ressortent et recommencent, car les prisons sont devenues des universités du crime, faute de moyens.

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Et puis, il faut restaurer l’image de la police. Les gens ne nous respectent plus, et j’ai l’impression que les violences policières viennent de là : les gens se fichent des répercussions parce qu’elles sont minimes. Du coup, le policier surcompense en se faisant craindre plutôt que respecter. Quand vous êtes face à quelqu’un qui ne respecte pas votre statut, se permet des choses contre vous, et que vous savez qu’il ne risque pas grand-chose, vous êtes désarmés. Pour moi, une réforme pénale est nécessaire. »

Nicolas : « On fait des choses qui n’ont rien à voir avec notre mission »

« Les attaques de policiers sont de plus en plus violentes. Mais on est des gens comme tout le monde, on a une femme, des enfants, des parents. Je n’ai pas envie que mes enfants viennent fleurir ma tombe. On veut seulement qu’on nous laisse faire notre travail. Nous ne sommes pas forcément en sous-effectif, mais nous sommes mal employés. On fait des choses qui n’ont rien à voir avec notre mission : une collègue va garder un détenu qui est hospitalisé, du coup elle est bloquée toute la nuit. Pareil pour les transfèrements de détenus. Sans compter qu’on garde des immeubles aussi. Sarkozy a voulu américaniser la police mais il n’est pas allé jusqu’au bout, en déléguant certaines choses à des entreprises privées ou à la pénitentiaire. Aujourd’hui on est à la traîne. »

Marc* : « J’ai honte quand j’appelle une victime pour une agression qui date de 2013 »

« Les manifestations, on les fait évidemment pour nous, mais aussi pour les gens, parce que toute personne qui vit ou séjourne en France a le droit à la sécurité et à la justice. Aujourd’hui, les conditions de sécurité de nos interventions ne sont pas réunies, leurs délais sont beaucoup trop longs, les conditions d’accueil des victimes sont lamentables, idem pour les gardes à vue. Dans mon commissariat à Paris, chaque collègue suit 200 à 300 dossiers. On est débordés par la paperasserie. J’ai honte, lorsque par exemple j’appelle une victime pour une agression qu’elle a subie en 2013. Ce n’est pas de la mauvaise volonté. Avant, je travaillais en province. Parfois, une seule voiture tournait pour 200.000 à 300.000 habitants. Allez expliquer à quelqu’un dont le mari s’est fait tabasser que vous arrivez une heure plus tard ! Si les citoyens nous encourageaient, on pourrait peut-être obtenir des choses. »

* Les prénoms ont été modifiés