#Toutsexplique. Marc Lemonier: «Jamais dans toute l’histoire, on n’a été aussi libre sexuellement»

INTERVIEW Le journaliste et écrivain Marc Lemonier a retracé l’histoire de la libération sexuelle depuis les années 1950 dans « Liberté, égalité, sexualité »…

Propos recueillis par Audrey Chauvet

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Exposition à l'Académie du sexe et des relations de Londres.
Exposition à l'Académie du sexe et des relations de Londres. — Jonathan Hordle/SIPA

« Jouir sans entraves » : le slogan de Mai 68 résume à lui seul le mouvement profond qui a traversé la société française depuis les années 1950. La « libération sexuelle » ne s’est pas faite en un jour : de la parution du sulfureux roman Histoire d’O en 1954 à l’apparition du Minitel rose en 1986, le journaliste et écrivain Marc Lemonier retrace dans Liberté, égalité, sexualité (éd. La Musardine) l’histoire de l’évolution des mœurs en France.

Pour vous, quel événement a été le déclencheur de la libération sexuelle en France ?

J’ai voulu montrer qu’il n’y avait pas eu de moment déclencheur, c’est une continuité. Il y a néanmoins des événements plus importants que d’autres : l’accès à la contraception, grâce à la loi Neuwirth de 1967, est l’élément central. C’est à ce moment-là que faire l’amour a cessé d’être dangereux pour devenir un plaisir. Avant, deux amants qui passaient la nuit ensemble pouvaient être contraints au mariage ou bien la fille devenait « fille mère » ce qui signait sa mort sociale, ou alors elle était contrainte à l’avortement clandestin avec tous les dangers que ça présentait.

Vous citez dans votre livre beaucoup d’événements culturels, sorties de films, de chansons, de magazines… Ont-ils été cruciaux pour libérer les esprits ?

Les pratiques sexuelles ont bénéficié d’un environnement culturel favorable. La liberté acquise dans les chambres à coucher s’accompagnait de romans, de revues, de films, qui étaient auparavant strictement interdits, qui se vendaient sous le manteau. L’image érotique a véritablement fait irruption dans l’espace public et a donné des idées aux gens.

En 1970, le premier sexshop ouvre à Paris. Aujourd’hui, les sexshops de Pigalle ferment au bénéfice de magasins très « girly », très proprets, qui ont pignon sur rue. Est-ce qu’on ne revient pas à une certaine hygiénisation de la sexualité ?

Comme pour les médias, l’ouverture du premier sexshop à Paris n’est que l’apparition au grand jour d’une activité qui avait toujours existé, mais qui était auparavant dissimulée dans les arrière-boutiques. La version initiale des sexshops était culturelle : c’était déjà des boutiques assez chics qui s’apparentaient à des librairies car il n’y avait pas la vidéo ni les sextoys à l’époque. Aujourd’hui, on assiste donc un peu à un retour des choses. La banalisation de ces magasins va dans le sens de la banalisation des pratiques sexuelles, tandis que le sexshop glauque correspondait à une forme de marginalité. Et si les « lovestores » sont devenus « girly », c’est parce que ce sont les filles qui ont intégré cette liberté sexuelle et sont devenues clientes.

Il y a en tout cas eu une marchandisation de la sexualité : est-ce une libération ou une libéralisation sexuelle qui a eu lieu ?

C’est un peu des deux. Le pouvoir politique a libéralisé la sexualité au sens juridique : sous les septennats de Giscard et Mitterrand, principalement, les gouvernements ont ouvert des vannes car la société poussait. Face aux mouvements homo, féministes ou pro-avortement, le gouvernement s’est dit que ça ne coûtait rien d’accorder quelques libertés. Il était bien plus facile dans les années 1970 de dire « Allez voir des films de cul » que de cesser de brader la sidérurgie française… D’autant plus que la frange de l’électorat que ça pouvait gêner était minoritaire. Il y a aussi bien sûr eu une libéralisation dans le sens où cette liberté est devenue le support d’une nouvelle économie : c’est la naissance d’une économie du sexe, de la production vidéo, des sextoys, des sites de rencontre… Il y a aujourd’hui plusieurs dizaines de milliers de personnes qui travaillent dans cette économie et qui ne sont ni des prostituées ni des hardeurs !

En 1971, Ménie Grégoire parle d’homosexualité pour la première fois sur les ondes de RTL. Quand vous entendez aujourd’hui les arguments de la Manif pour tous, vous n’avez pas l’impression d’un retour en arrière ?

Cela nous prouve que les libertés acquises doivent être défendues. Que ce soit sur le droit à l’avortement ou le mariage homo, quand des associations catholiques intégristes font interdire des films aux moins de 18 ans… on peut faire une liste terrifiante de reculs. Malgré ces tentatives, je pense que jamais dans toute l’histoire de l’humanité, on n’a été aussi libre sexuellement, au moins dans les pays occidentaux.

« Dans les années 1970, l’éducation sexuelle était impossible à cause de la société coincée du cul, aujourd’hui c’est à cause de la profusion d’images plus attrayantes qu’un discours simple et réaliste sur la sexualité »

Vers le milieu des années 1970, les films porno fleurissent en France. Aujourd’hui, ce sont plutôt les films de Jacquie et Michel qui marchent. La qualité de ce qui est proposé est-elle fatalement en baisse ?

Il y a un événement qui était totalement imprévisible quand l’histoire de la libération sexuelle a commencée, c’est l’apparition d’Internet. Cet ogre qui a besoin d’une quantité phénoménale de contenus a eu un impact sur le porno comme sur beaucoup d’autres choses. Les gens qui font du porno gratuit sur Internet appartiennent à un système économique en pleine dérégulation : dans les années 1970, il y avait un vrai milieu professionnel, puis Internet a permis à des artisans de se jeter dans l’affaire et pour se faire remarquer, ils sont allés dans la surenchère. Le vrai problème que ça pose est que cela continue à rendre impossible toute forme d’éducation sexuelle. Dans les années 1970, c’était impossible à cause de la société coincée du cul, aujourd’hui c’est à cause de la profusion d’images plus attrayantes qu’un discours simple et réaliste sur la sexualité.

Vous évoquez également les manifestations du (Mouvement de libération des femmes) MLF et le féminisme. Les rapports entre les féministes et les représentations sexuelles sont devenues assez tendues aujourd’hui…

Parmi les premières revendications politiques du mouvement féministe, il y avait le droit à disposer de son corps et son corollaire, la contraception libre et gratuite. Elles avaient aussi un discours sur la fin du machisme dans les rapports érotiques qui s’est un peu distendu depuis mais le courant du féminisme pro-sexe n’est pas dans le rejet de la sexualité. Le hiatus porte sur la pornographie à cause du caractère avilissant pour les femmes de certaines images.

Donc pour vous, cette libération sexuelle a bien eu lieu et on ne risque pas de retour en arrière ?

Tout est acquis. La GPA, même si elle a un lien avec la sexualité, relève de l’histoire de la famille, pas de la liberté sexuelle. Le seul trou noir concerne les trans, qui ont surtout des revendications d’identité qui pourraient se régler par un décret de cinq lignes. Pour le reste, comparez le sort d’un couple clandestin qui faisait l’amour dans un coin ou celui d’un jeune gay dans les années 1950 avec aujourd’hui : c’est un gouffre ! Mais comme les droits sociaux, ces acquis sexuels se défendent. Avec Facebook, qui censure les photos dénudées, nous nous sommes découvert un nouvel ennemi qui est l’algorithme : face à une machine qui repère le bout de nichon avec un système de reconnaissance d’image, on ne peut rien faire, sauf si la personne derrière la machine est appelée à la rescousse et reconnaît son erreur. La sexualité reste le contact entre deux peaux humaines donc c’est un domaine où les machines ne devraient pas avoir grand-chose à faire.