Démantèlement de la «Jungle» de Calais: «Je veux être chauffeur à Londres»

TEMOIGNAGES « 20 Minutes » a recueilli les témoignages de réfugiés qui vivent dans la « jungle » de Calais juste avant son démantèlement par les autorités françaises…

Vincent Vantighem

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la préfecture demande la fermeture des commerces de la «Jungle» de Calais.
la préfecture demande la fermeture des commerces de la «Jungle» de Calais. — M.Libert/20 Minutes

Une question de quelques jours… Les autorités françaises devraient entamer, d’ici le début de semaine prochaine, le démantèlement de la « jungle » de Calais. Validée par la justice le 18 octobre, cette « opération de mise à l’abri humanitaire » vise à proposer aux 5.700 à 10.000 réfugiés, selon les estimations*, des solutions d’hébergement dans des Centres d’accueil et d’orientation dispersés aux quatre coins de l’Hexagone.

Le but ? Qu’ils puissent effectuer des demandes d’asile et abandonner leur projet d’exode outre-Manche alors que les conditions de vie dans cet enchevêtrement de tentes et de baraques de tôle deviennent « indignes ». Juste avant que les bulldozers n’entrent en actions, quatre de ces réfugiés ont accepté de témoigner pour 20 Minutes

  • Tomas, 20 ans, a perdu toute sa famille en Erythrée

« ​Prendre des cours de français serait bien. Cela m’aiderait pour draguer les jolies filles »

Tomas, un Erythréen âgé de 20 ans devant la «jungle» de Calais.
Tomas, un Erythréen âgé de 20 ans devant la «jungle» de Calais. - V. VANTIGHEM

« On verra bien demain… » L’aube se pointe à peine le long du port grillagé de Calais (Pas-de-Calais) que Tomas pense déjà au jour d’après. Cet Erythréen de 20 ans sait qu’il ne reste plus beaucoup de nuits avant que la « jungle » ne soit « finished » comme il dit. Et il ne va pas en laisser passer une seule sans tenter de rejoindre l’Angleterre. « J’ai déjà payé mon passeur 300 euros, justifie-t-il. Et puis, je n’ai rien à perdre. Mes deux parents sont morts en Erythrée. Mes deux amis sont morts en Syrie lors du voyage. Ma seule famille, maintenant, c’est moi ! »

Parvenu jusqu’aux dunes de Calais il y a deux mois, ce jeune homme au sourire inamovible a très vite compris qu’il avait peu de chances de réussir. Alors il fait contre mauvaise fortune bon cœur… « Si je n’y arrive pas, je resterai un peu en France. C’est bien comme pays même si ce n’est pas aussi bien que l’Angleterre. »

Car ce qu’il vise, c’est le travail. Et pas le premier petit boulot venu. « Je veux être chauffeur à Londres. J’ai vu ça dans un film. Ça me plaît. » D’ailleurs, s’il reste en France, il aimerait bien en profiter pour passer son permis de conduire. Et aussi, prendre des cours de Français. « Je me suis rendu compte que ça m’aiderait bien pour draguer les jolies filles. »

  • Amani, 36 ans, originaire du Darfour, dans la « jungle » depuis 3 mois

​« Le système éducatif français est bon. Maintenant, je veux faire venir mes enfants ici »

Amani, réfugiée du Darfour.
Amani, réfugiée du Darfour. - V. VANTIGHEM

Gloss sur les lèvres, boucles d’oreilles élégantes et joli bonnet bleu vissé sur la tête… Amani n’a pas l’air d’avoir passé la nuit dans la « jungle ». « C’est parce que je sais que je ne vais plus rester ici très longtemps, rigole-t-elle. Alors, je me prépare… » A aller où ? « Je ne sais pas mais je suis contente. »

Originaire du Darfour, cette maman de quatre enfants, arrivée à Calais il y a trois mois, a fini par donner ses empreintes aux « gens de l’Ofpra », dont elle ne peut éviter d’écorcher le nom. Office français de protection des réfugiés et apatrides. Autrement dit, la jeune femme vient de demander l’asile en France et devrait être transférée dans un centre d’accueil et d’orientation quelque part en France après le démantèlement de la « jungle ».

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« A Paris, j’étais sous le métro et je n’ai jamais trouvé la ‘’maison’’ où faire les papiers. C’est pour cela que je suis venue ici. C’est plus simple. » Attirée par l’Angleterre lors d’un exil qui lui a coûté 2.500 dollars, cette tatoueuse de métier a fini par découvrir que le système éducatif français était très bon. « C’est le plus important pour moi. Maintenant, je veux faire venir mes quatre enfants ici. »

  • Khalid, 32 ans, originaire du Soudan

​« Je tente de passer. Je dors. Je rêve de l’Angleterre. Je me réveille. Je tente de passer… »

Khalid, un Soudanais de 32 ans, devant sa tente dans la «jungle» de Calais.
Khalid, un Soudanais de 32 ans, devant sa tente dans la «jungle» de Calais. - V. VANTIGHEM

Les yeux de Khalid sont fatigués. Ce Soudanais a encore passé la nuit à tenter de rejoindre l’Angleterre. « C’est ma vie, rigole-t-il. Je tente de passer. Je dors. Je rêve de l’Angleterre. Je me réveille. Je tente de passer… » Deux mois que cela dure.

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Persécuté dans son pays en raison de ses activités de journaliste, ce trentenaire à la barbe parsemée de poils déjà blancs ne dérogera pas à son projet d’exode outre-manche. C’est qu’il veut rejoindre son frère à Manchester. « La France est très accueillante. Vous nous donnez de la nourriture et des médicaments. Mais ce n’est pas mon but. »

Lui se voit plutôt journaliste à Londres après un passage « obligé » par l’université. Et ce n’est pas le démantèlement de la « jungle » qui le fera renoncer. « Il fait trop froid ici l’hiver. C’est pour cela que votre gouvernement détruit tout, analyse-t-il. Nous allons devoir bouger. Mais je vais revenir. Dans un jardin ? Sous un arbre ? Je ne sais pas où je dormirai mais cela ne me fait pas peur. Et cela continuera tant que je ne serais pas de l’autre côté », conclut-il en tournant la tête vers la rocade sur laquelle filent les camions.

  • Aman Saïd, 37 ans, arrivé de Kirkouk (Irak) il y a 20 jours

« Ma fille est déjà en Angleterre. Il faut bien qu’on la rejoigne un jour »

Un «restaurant» kurde situé dans la «jungle» de Calais.
Un «restaurant» kurde situé dans la «jungle» de Calais. - M.Libert/20 Minutes

« No photo. No ! NO ! Go away ! » Compatissant, Aman Saïd accepte de nous accompagner à l’écart de l’emplacement squatté par les rares Irakiens (environ 1 %) de la « jungle ». « Il ne faut pas leur en vouloir. Ils craignent que vous ne soyez un policier en civil… » Arrivé de Kirkouk (Irak) il y a vingt jours tout pile, ce papa n’a pas plus confiance en nous. Mais, épuisé, il prend le risque de nous parler parce qu’il veut faire passer un message.

« Un triple message, précise-t-il. D’abord, il faut que l’Angleterre ouvre sa frontière. Ensuite, il faut que la France donne des papiers à tout le monde. Car, si rien n’est fait – et c’est le troisième message – les gens vont revenir ici dans les deux semaines qui suivront le démantèlement… »

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Son petit garçon accroché à ses basques, ce barbier de 37 ans ne sait pas lui-même ce qu’il va faire dans les prochains jours. « Nous sommes fatigués. Il fait froid ici. Mon fils est malade. Il sort à peine de l’hôpital, lâche-t-il. Ce serait plus sûr d’accepter les solutions en France. Mais ma fille est déjà en Angleterre. Il faudra bien qu’on la rejoigne un jour… »