Calais (Pas-de-Calais), le 13 octobre 2016. Des adolescents afghans jouent au cricket dans la «Jungle» de Calais. Lancer le diaporama
Calais (Pas-de-Calais), le 13 octobre 2016. Des adolescents afghans jouent au cricket dans la «Jungle» de Calais. — V. VANTIGHEM

REPORTAGE

Démantèlement de la «jungle» de Calais: «La France est accueillante mais ce n’est pas mon but»

« 20 Minutes » est allé à la rencontre des migrants de la « jungle » de Calais qui attendent de voir leurs tentes et leurs abris démantelés par les autorités françaises…

De notre envoyé spécial à Calais (Pas-de-Calais), Vincent Vantighem

« Pas de chance ce soir. Je retenterai demain. Enfin s’ils ne nous ont pas virés d’ici là… » Le long du port grillagé de Calais (Pas-de-Calais), Tomas éclate de rire. Pourtant, cet Erythréen de 20 ans sait bien qu’il lui reste peu de temps pour convertir les 300 euros qu’il a laissés à un passeur en véritable aller-simple pour l’Angleterre. Les autorités françaises s’apprêtent, en effet, à démanteler la « jungle » de Calais où vivent entre 5.700 et 10.000 migrants selon les estimations*.

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Et on ne parle que de ça dans les allées de cette lande de dunes constellée de tentes bariolées et d’abris de fortune. Soucieuses d’agir avant la fin du mois et donc le début de la trêve hivernale, les autorités avaient laissé entendre que les premiers bulldozers débarqueraient, sur zone, ce lundi 17 octobre. Mais c’était avant que onze associations ne déposent un recours devant le tribunal administratif de Lille (Nord) pour faire retarder une opération qu’elles jugent « insuffisamment préparée ». La décision de justice doit être rendue dans les prochains jours.

Une banderole contre le démantèlement programmé de la «Jungle» de Calais.
Une banderole contre le démantèlement programmé de la «Jungle» de Calais. - V. VANTIGHEM

« Je reviendrai ici pour passer en Angleterre »

« Le démantèlement commencera quand toutes les conditions de sa réussite seront réunies, a de toute façon déjà prévenu Emmanuelle Cosse, la ministre du Logement. Nous y sommes presque et nous irons jusqu’au bout. Un hiver de plus dans la ‘’jungle’’ n’est pas possible. » Frissonnant sous sa capuche remontée jusqu’aux oreilles, Khalid, 32 ans, ne lui donne pas tort. Mais il ne souhaite pas pour autant de quitter les lieux.

« La France est très accueillante. Vous nous donnez des médicaments et de la nourriture, reconnaît ce Soudanais. Mais ce n’est pas mon but… » Ces dernières semaines, les associations l’ont prévenu qu’il allait être évacué vers un centre d’accueil et d’orientation (CAO) lui permettant de déposer une demande d’asile quelque part en France. « Mais je reviendrai ici pour passer en Angleterre. Dans un jardin ? Sous un arbre ? Je ne sais pas où je dormirai mais cela ne me fait pas peur. »

Khalid, un Soudanais de 32 ans, devant sa tente dans la «Jungle» de Calais.
Khalid, un Soudanais de 32 ans, devant sa tente dans la «Jungle» de Calais. - V. VANTIGHEM

En un an, 6.000 migrants auraient renoncé à leur projet d’exil

Ses anciens voisins de tente n’avaient pas peur non plus. Juste marre de vivre sans eau ni électricité dans des conditions trop précaires. Eux ont donc accepté de monter dans les premiers bus qui, ces dernières semaines, depuis la voisine rue des Mouettes, ont emmené les migrants dans ces fameux centres dispersés aux quatre coins de l’Hexagone.

Ceux qui ont atterri à Bellenaves (Allier) ont été accueillis à bras ouverts par une municipalité qui a profité de ces transferts inédits pour renforcer l’équipe de football locale. Moins de chance pour ceux qui devaient loger à Saint-Brévin (Loire-Atlantique) : leur futur centre a été visé par des tirs d’arme à feu…

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« L’accueil n’est pas le même partout, reconnaît Pascal Brice, directeur de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra) qui arpente la « jungle » depuis des semaines pour convaincre les réfugiés d’effectuer les démarches. Mais nous sentons un vrai changement dans leur esprit. Ils sont de plus en plus nombreux à vouloir rester en France. » Depuis un an, près de 6.000 migrants auraient ainsi accepté de quitter Calais pour faire une demande d’asile dans un centre et donc abandonner leur projet d’exode outre-manche.

Cricket afghan et coupe de cheveux soudanaise

Ceux qui sont encore sur la lande de dunes patientent, eux, sans vraiment savoir de quoi demain sera fait. « Vous pouvez nous dire quand on va partir ? », demandent des gamins afghans qui jouent au cricket entre les baraques faites de bric et de broc. Dans l’allée voisine, les Soudanais se posent la même question en attendant leur tour sur le tabouret de leur pote « coiffeur ».

Des adolescents afghans jouent au cricket dans la «Jungle» de Calais.
Des adolescents afghans jouent au cricket dans la «Jungle» de Calais. - V. VANTIGHEM

« Je pense qu’une majorité de migrants vont finalement accepter de partir dans les centres d’orientation en France, pronostique Barbara Jurkiewicz, membre de l’association La Vie Active. Mais il y en aura toujours qui voudront rester ici en attendant de pouvoir passer en Angleterre. Enfin, il y en aura tant que Douvres se trouvera en face de Calais… » Selon les associations une trentaine de nouveaux migrants se présentent, chaque jour, à l’entrée de la « jungle ».

Un Soudanais coupe les cheveux de ses amis dans la «Jungle» de Calais.
Un Soudanais coupe les cheveux de ses amis dans la «Jungle» de Calais. - V. VANTIGHEM

* Le 11 octobre,les services de la Préfecture du Pas-de-Calais ont effectué des opérations de comptage des migrants de la « jungle ». D’après cette opération, ils seraient entre 5.684 et 6.486.

Les associations Help Refugees et L’Auberge des migrants estimaient, elles, un mois plus tôt à 10.088 dont 1.179 mineurs leur nombre après leur propre recensement. Toujours selon les deux associations, ils viendraient du Soudan (43 %), d’Afghanistan (33 %), d’Erythrée (9 %), d’Ethiopie (3,5 %), du Pakistan (7 %), d’Irak (1 %) et de Syrie (1 %).