Propos du pape: L’école française cherche-t-elle à transformer les garçons en filles et les filles en garçons?

IDENTITE D’après le pape François, la « théorie du genre » serait enseignée dans les livres destinés aux collégiens français…

Céline Boff

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Deux petits enfants d'une école maternelle dans le sud de la France
Deux petits enfants d'une école maternelle dans le sud de la France — ERIC CABANIS AFP

Polémique pour tous. Dimanche, le pape François a accusé les manuels scolaires français de propager un « sournois endoctrinement de la théorie du genre ». Ce qu'a évidemment démenti Najat Vallaud-Belkacem, la ministre de l’Education nationale, ce lundi matin. Alors, qui dit vrai ? 20 Minutes fait le point.

Qu’a dit le pape François ?

Dimanche, le souverain pontife argentin a raconté devant des journalistes une anecdote rapportée par un père de famille français. Ce dernier lui a confié comment son fils de 10 ans, interrogé pendant un repas de famille sur ce qu’il voulait faire plus tard, lui a répondu : « Etre une fille ».

« Le père s’est alors rendu compte que dans les livres des collèges, la théorie du genre continuait à être enseignée, alors que c’est contre les choses naturelles », a poursuivi le chef de l’Eglise catholique. Or, d’après lui, « avoir des tendances homosexuelles ou changer de sexe est une chose », mais « faire un enseignement dans les écoles sur cette ligne » en est une autre.

Qu’est-ce que la « théorie du genre » ?

Tout débute aux Etats-Unis dans les années 1970, lorsque des experts (psychanalystes, sociologues, etc.) commencent à produire des gender studies, comprenez des « études de genres ». Leurs recherches tendent à démontrer que le sexe biologique ne suffit pas à transformer un garçon en un homme et une fille en une femme ; ils estiment que les normes sociales contribuent à définir l’identité d’une personne d’un point de vue sociologique. C’est ce que dit également en France, et dès 1949, Simone de Beauvoir dans l’ouvrage Le Deuxième sexe lorsqu’elle écrit : « On ne naît pas femme, on le devient. »

Bref, outre-Atlantique, les chercheurs veulent montrer que les fonctions attribuées à chacun – par exemple le métier d’infirmière pour une femme et de mécanicien pour un homme – tout comme les valeurs – par exemple le fait d’être sensible pour une femme et d’être courageux pour un homme – ne sont pas des caractères héréditaires mais relèvent de constructions culturelles.

Et alors ?

A partir de ces études portant sur la manière dont se construisent les genres, deux mouvements extrémistes et radicalement opposés commencent à se développer. Le premier camp regroupe ceux qui pensent que le sexe biologique ne définit en rien l’identité d’une personne et que seule l’éducation transforme un être humain en un sujet masculin ou féminin. C’est contre cette vision de la société, qu’il qualifie de « théorie du genre », que se développe un deuxième camp, qui défend l’opinion exactement inverse, à savoir que l’identité sociale d’une personne est définie dès sa naissance et qu’il faut donc éduquer les enfants en fonction de leur sexe biologique.

Entre ces deux courants extrêmes, il y a ceux qui pensent qu’une jeune femme peut vouloir exercer un métier attribué aux hommes sans pour autant se sentir masculine. Ou qu’un homme peut se sentir viril en étant sexuellement attiré par des hommes. Ou encore qu’une petite fille peut avoir envie de devenir un homme. Bref, que le fait de naître femme ou homme ne définit pas forcément son identité sexuelle (le fait de se sentir femme ou homme), ni son identité sociale (par exemple le fait de vouloir exercer un métier dit féminin ou masculin), ni son orientation sexuelle (le fait d’être attiré par les femmes ou par les hommes).

Comment cette « théorie du genre » est-elle arrivée en France ?

Son importation commence véritablement en 2011, alors que Nicolas Sarkozy est au pouvoir. Poussés par des responsables de l’enseignement privé catholique, 80 députés de droite signent une lettre demandant au ministre de l’Education nationale – Luc Chatel à l’époque – le retrait de certains manuels scolaires : ils estiment que les livres de SVT (sciences et vie de la terre) des élèves de première font la promotion de la « théorie du genre », comprenez de l’abolition généralisée de la différence des sexes.

Que disent ces livres ? Dans le manuel de Bordas par exemple, il est écrit que « l’identité sexuelle est le fait de se sentir totalement homme ou femme. Et ce n’est pas si simple que cela peut en avoir l’air ! […] En effet, chacun apprend à devenir homme ou femme selon son environnement, car on ne s’occupe pas d’un petit garçon comme d’une petite fille, on ne les habille pas de la même façon, on ne leur donne pas les mêmes jouets. »

Finalement, les livres de SVT restent dans les lycées, mais la polémique refait surface en novembre 2012, alors que François Hollande est au pouvoir. Lors des rassemblements de la Manif pour tous, des militants de mouvements catholiques extrémistes affirment que « le vrai but du mariage homosexuel est d’imposer la théorie du genre ». La controverse monte en puissance en octobre 2013, alors que le gouvernement lance les «  ABCD de l’égalité ». Cette fois-ci, certains militants vont jusqu’à affirmer que ce programme veut encourager chez les enfants la masturbation, l’homosexualité voire la pédophilie – ce qui est faux puisque le dispositif n’aborde pas la question de la sexualité.

Et aujourd’hui, où en sommes-nous ?

Les « ABCD de l’égalité » ont été enterrés en juin 2014. Pour autant, les programmes scolaires visent toujours à déconstruire les clichés sexistes et homophobes, qui conduisent chaque année au suicide de nombreux jeunes. Ils cherchent donc bien à lutter contre les stéréotypes hommes-femmes.

Toutefois, le fait d’expliquer aux garçons qu’ils ne sont pas obligés de jouer au football ni même de s’y intéresser risque-t-il de les transformer en filles ? De même, lutter contre l’homophobie revient-il à encourager l’homosexualité ? Il y a ceux qui pensent que non, à l'image de Nathalie Kosciusko-Morizet, candidate à la primaire de la droite, qui a réagi ce lundi à la polémique : « Les manuels scolaires, je les regarde de près, j’ai deux petits garçons qui ont 11 ans et 7 ans (…) et je n’ai jamais rien trouvé qui ressemble à la théorie du genre. »

Mais d’autres pensent que ces explications viennent bien nier les « spécificités » de la femme, qui seraient « la maternité », « la sensibilité » ou encore « l’attention à l’autre », et celles de l’homme, qui seraient « la compétition » ou encore « le risque ». Ils estiment que les programmes apprennent aux enfants que « chacun choisit ce qu’il veut, qu’il n’y a aucune norme », ce qui est « anti-éducatif ». Ou encore s’élèvent contre l’idée que «  la sexualité s’acquiert culturellement ». 

Ces deux visions semblent irréconciliables. Elles sont cependant loin d’être nouvelles, comme le rappelle Elisabeth Roudinesco, historienne de la psychanalyse, qui explique que la « crainte de l’abolition généralisée de la différence des sexes » était déjà présente « sous une autre forme dans certains discours apocalyptiques de la fin du XIXe siècle qui affirmaient que si les femmes travaillaient et devenaient des citoyennes à part entière, elles cesseraient de procréer et détruiraient ainsi les bases de la société ».