Avortement: Internet, réseaux sociaux... Qui sont les nouveaux activistes anti-IVG?

SANTE Alors que Laurence Rossignol poursuit la lutte contre les sites d’informations « biaisées » anti-avortement, « 20 Minutes » tente de comprendre ce qui a changé dans le militantisme anti-IVG…

Oihana Gabriel
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Le 19 janvier 2014. Le collectif La Marche pour la vie appelle a manifester a Paris, a la veille d'un debat a l'Assemblee nationale et encourage par la decision de l'Espagne de restreindre le droit a l'interruption volontaire de grossesse (IVG).
Le 19 janvier 2014. Le collectif La Marche pour la vie appelle a manifester a Paris, a la veille d'un debat a l'Assemblee nationale et encourage par la decision de l'Espagne de restreindre le droit a l'interruption volontaire de grossesse (IVG). — VINCENT WARTNER

L’accès à l’avortement, c’est aussi une question d’information. A l’occasion de la Journée mondiale du droit à l’avortement, ce mercredi, la lutte contre les sites aux atours neutres mais en réalité anti-IVG est relancée. L’année dernière, Marisol Touraine avait amélioré le référencement du site d’information officiel :  ivg.gouv.fr. Un site qui, selon un communiqué publié ce mercredi, a remporté son pari : il recueille en moyenne 65.000 visiteurs par mois et figure désormais en premier résultat sur les principaux moteurs de recherche pour la requête « IVG ». Pour autant, la chasse aux informations biaisées sur Internet se poursuit. Mardi, Laurence Rossignol, la ministre des Familles, de l’Enfance et des Droits des femmes a annoncé qu’elle allait élargir le délit d’entrave l’IVG aux sites Internet qui véhiculent des informations « biaisées » sur l’avortement dans le but de dissuader des femmes d’y avoir recours. Mais qui se cache derrière ces sites ?

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Stratégie numérique

Ils s’appellent ivg.net (au nom très proche de celui du gouvernement…), sosbebe.org, ou encore afterbaiz.com. Pas évident de voir en un clin d’œil le côté militant de ces sites. « Ils ressemblent à un site d’informations objectives et plus on avance, plus on est culpabilisé, souligne Véronique Séhier, coprésidente du Planning familial. En faisant peur aux femmes, ces sites les empêchent de faire un choix éclairé. »

Or, la Toile est aujourd’hui première pourvoyeuse d’informations, notamment chez les jeunes. « On sait que sur le numéro vert mis en place par le ministère de la Santé, 63 % des personnes se sont déjà renseignés sur Internet, reprend Véronique Séhier. Il y avait un déficit de communication adaptée aux jeunes. Mais on a changé de stratégie avec des efforts de référencement des sites délivrant une information objective, un numéro vert, des campagnes pérennes sur les réseaux sociaux. »

La bataille numérique de l’information pourrait donc passer par la voie judiciaire. Dans une interview à Rue89, la ministre Laurence Rossignol explique le but d’élargir le délit d’entrave : « Si nous avons choisi cette possibilité juridique, c’est que le délit d’entrave à l’IVG existe déjà. Nous l’avons fait évoluer en fonction du mode d’action des activistes. Ils se sont déplacés des services hospitaliers vers Internet, nous les avons suivis. »

«Ceci n'est pas un cintre»: Une nouvelle campagne pour défendre le droit à l'avortement

Un combat renouvelé

Difficile de savoir qui se cache derrière ces sites ciblés par le gouvernement. Excepté afterbaiz.com dont l’initiateur, Émile Duport, est le porte-parole du mouvement anti-IVG Les Survivants, nouveau-né de la mouvance anti-avortement. Sur le site du groupe, apparu en 2016, le message est clair et net. Une récente campagne dévoile ainsi des affiches clamant : « Son choix, son corps, notre enfant », ou « le meilleur IVG est celui qu’on évite ».

Des slogans qui s’inscrivent dans un double héritage : militantisme anti-IVG mais aussi Manif pour tous. « Le combat contre l’IVG, commencé dans les années 1970, ne s’est jamais interrompu, rappelleBibia Favard, historienne de l’avortement. Mais il s’est renouvelé grâce au souffle apporté par la Manif pour tous. »

Brouillage du message

« Le combat s’est déplacé sur le numérique, analyse Bibia Favard. On est passé d’une lutte idéologique à un combat qui se joue sur la communication. En réalité, ils ont perdu sur le terrain idéologique, aujourd’hui le droit à l’IVG est bien installé en France. Ils ne demandent plus l’abrogation de la loi Veil. C’est pourquoi ils avancent masqués en brouillant la frontière entre pro-vie et pro-choix. On a même pu les présenter comme des féministes ! »

En effet, sur les sites en question, l’écoute, les séquelles psychologiques des avortements, les risques sur la fertilité sont mis en avant. « Aujourd’hui, les militants anti-IVG insistent sur l’individualisation et le psychologique, reprend l’historienne. On joue sur la culpabilité des femmes sans évoquer une vision du monde différente. » Et si les moyens ont changé, le message évolue également. « Toute référence à la religion a disparu, poursuit la chercheuse. Dans les années 1970, les mouvements organisaient des prières et envahissaient les centres IVG pour les empêcher de travailler. Les Eglises mettaient en avant le fait que l’avortement allait à l’encontre de la volonté de Dieu. Aujourd’hui, les Survivants se présentent comme une association œcuménique. » Mais en réalité ces groupes mettent leurs pas dans ceux des réseaux de la droite catholique traditionnelle : Emile Duport, fondateur des Survivants et du site afterbaiz était communicant pour la Manif pour tous.

Une lutte à double tranchant

Autre problème : en mettant en lumière ces groupuscules, le risque est de les faire connaître. Sur leur site, les Survivants se sont d’ailleurs félicités qu’on évoque le sujet : « Les Survivants applaudissent la décision du gouvernement de se pencher sur la question douloureuse de l’avortement. L’omerta sur ce sujet doit être brisée. (…) C’est le moment de sortir du manichéisme dans lequel nos opposants tentent d’enfermer les Survivant-e-s. (…) L’IVG n’est pas un droit, c’est un drame. »

Bibia Favart met en garde contre l’intérêt porté à cette minorité : « On note une forte disproportion entre le nombre de militants de ces groupuscules et l’attention médiatique. Dans les prochains jours, tout le monde aura entendu parler des Survivants. »