«Ce soir, nous serons des héros ou des chiens galeux…»: On a passé la journée avec Kerviel

REPORTAGE « 20 Minutes » a suivi l’ancien trader, ce vendredi, alors que la cour d’appel de Versailles l’a condamné à verser un million d’euros à la Société Générale…

Vincent Vantighem

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Versailles, le 23 septembre 2016. Jérôme Kerviel juste avant la décision de la cour d'appel.
Versailles, le 23 septembre 2016. Jérôme Kerviel juste avant la décision de la cour d'appel. — Martin BUREAU / AFP

« Ce n’est pas terminé… »Jérôme Kerviel déteste toujours autant les rendez-vous avec la justice qui jalonne son existence depuis 2008. Mais il sait que son « combat » passe par là. Ce vendredi, la cour d’appel de Versailles l’a condamné à verser un million d’euros de dommages et intérêts à la Société Générale, au lieu des 4,9 milliards que la banque réclamait. A cette occasion, il a accepté que 20 Minutes le suive tout au long de la journée…

>> Les faits: Jérôme Kerviel condamné à verser un million d'euros à la Société Générale

  • 10h45 : « Ce soir, nous serons des héros ou des chiens galeux… »

Dans le cabinet de son avocat, Jérôme Kerviel commande un « déca ». Levé depuis six heures, l’ancien trader a déjà donné une interview à France Info et est assez excité comme ça. Il est fatigué. Mais il ne tient pas en place et sait bien que la journée qui l’attend va être « chiante ».

David Koubbi, son avocat, enchaîne, de son côté, les coups de fil. Il se lève, se rassoit, se relève. « Tu peux retrouver ça dans l’arrêt Alcatel – CIT du 5 octobre 2007 », indique-il à son interlocuteur. Inlassablement, il réexplique le fond du dossier avant de lâcher : « Ce soir, nous serons des héros ou des chiens galeux… » Jérôme Kerviel sourit avant d’aller « acheter des clopes ».

  • 11h30 : « J’ai failli commettre l’irréparable à deux reprises »

Dans le taxi qui l’emmène à Versailles, Jérôme Kerviel répond aux questions d’une équipe de télévision qui prépare un documentaire sur l’affaire. « Il y a eu des moments durs, des moments de ras-le-bol… J’ai failli commettre l’irréparable à deux reprises. » Entre deux coups d’œil à son portable, il marque un blanc avant de reprendre. « Mais j’ai la chance d’avoir été entouré. Et j’ai la faiblesse de croire qu’à la fin, la vérité triomphera… »

  • 12h25 : « Ne lâchez rien M. Kerviel ! »

Une heure avant la décision de la cour d’appel, l’équipe de défense de Jérôme Kerviel cherche une brasserie pour déjeuner rapidement. Dans les rues de Versailles, les passants se retournent sur son passage. « Regardez, on est des beaux gosses. C’est nous qu’il faut filmer », lance le patron d’un bar à un cameraman. Jérôme Kerviel n’a pas faim. Il grignote un sandwich. S’amuse de la tentative musclée de créneau d’une jeune conductrice sur le trottoir d’en face et accueille les encouragements avec un sourire tendre. « Ne lâchez rien M. Kerviel ! On est avec vous ».

  • 13h30 : « Jérôme Kerviel est partiellement responsable »

Toute la salle retient son souffle quand le président lit l’arrêt de la cour d’appel de Versailles. « Jérôme Kerviel est partiellement responsable du préjudice » subi, annonce-t-il « Il est condamné à verser un million d’euros de dommages et intérêts à la Société Générale ». David Koubbi, son avocat, fait une drôle de grimace.

Versailles, le 23 septembre 2016. Jean Veil, l'avocat de la Société Générale.
Versailles, le 23 septembre 2016. Jean Veil, l'avocat de la Société Générale. - Martin BUREAU / AFP

Sous une nuée de caméras, Jean Veil, l’avocat de la Société Générale indique qu’il est « satisfait de la décision ». La défense de l’ancien trader se retranche dans un coin de la cour pour analyser, en détail, l’arrêt rédigé par la cour.

  • 14h41 : « Un million d’euros quand même »

A la terrasse d’un café du coin, David Koubbi tente d’y voir clair avec son client. « Au bout de huit ans, on est passé de 4,9 milliards d’euros à un million. C’est une belle avancée ». L’avocat acquiesce en écoutant Jérôme Kerviel mais ne peut s’empêcher de penser à la facture d’un million d’euros. « Un million d’euros quand même. Cela a un goût d’inachevé. » « Je suis sûr qu’ils vont m’envoyer les huissiers dès demain matin », poursuit le natif de Pont-l’Abbé en se rallumant une cigarette. Sitôt la décision rendue, Jean Veil, l’avocat de la banque, s’est empressée de dire que la sanction était désormais « exécutable ».

  • 16h : « J’ai promis à mes proches de ne pas lâcher… »

Dans le studio de 20 Minutes, Jérôme Kerviel se livre sur la suite. « Bien sûr qu’en huit ans, il y a eu des moments de découragements. Bien sûr. Mais j’ai promis à mes proches de ne pas lâcher… »

Son avocat confirme : « On ne va pas s’arrêter là. Notre but est toujours d’obtenir le procès en révision pour que Jérôme Kerviel soit définitivement lavé de toute cette histoire. » Ce dernier n’écoute pas et accepte de poser pour un selfie avec deux passantes.

  • 17h : Michel Sapin va examiner la situation fiscale de la Société Générale

Vissés sur leur téléphone, Jérôme Kerviel et son avocat découvrent quasi en direct la réaction de Michel Sapin à la décision de la cour d’appel de Versailles. « J’ai demandé à l’administration fiscale d’examiner les conséquences de cet arrêt sur la situation fiscale de la Société générale concernant les résultats de l’exercice de l’année 2008 et de préserver intégralement les intérêts de l’Etat », annonce le ministre de l’Economie.

>> Une question à deux milliards pour la Société Générale

En 2008, la banque a bénéficié d’une ristourne fiscale de 2,197 milliards d’euros sur les « pertes exceptionnelles liées à l’affaire Kerviel ». Mais ce vendredi, pour la première fois, une juridiction française a pointé du doigt sa responsabilité dans toute cette affaire. La banque pourrait donc être amenée à rembourser à l’Etat cette somme faramineuse. En parallèle de la déclaration de Michel Sapin, la Société Générale envoie d’ailleurs un communiqué de presse dans lequel elle explique que la décision de la cour d’appel était « sans effet » sur sa situation fiscale.

  • 18h : En route pour les interviews de la soirée

A peine le temps de se rafraîchir… Le téléphone de David Koubbi ne cesse de sonner. Tous les médias veulent avoir son client sur un plateau dans la soirée pour analyser les conséquences de la décision. Bougon, celui-ci souffle. « C’est chiant », glisse-t-il tout en se prêtant de bonne grâce à l’exercice. « Il faut qu’on y aille, conclut l’avocat. Mais vous entendrez encore parler de nous dans les semaines et les mois à venir. »