Les «enfants-stars» sur YouTube, un phénomène en expansion qui interroge

INTERNET Les chaînes YouTube gérées et animées par des parents, mettant en scène les enfants ou la famille toute entière, se popularisent en France et suscitent quelques interrogations...

Hélène Sergent

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En France, trois chaînes mettant en scène des enfants atteignent plusieurs millions de vues cumulées sur YouTube. (Illustration)
En France, trois chaînes mettant en scène des enfants atteignent plusieurs millions de vues cumulées sur YouTube. (Illustration) — SUPERSTOCK/SUPERSTOCK/SIPA

Sur les images, Kalys, 8 ans, virevolte dans une robe en nylon bleu à l’effigie de l’héroïne du dessin animé Disney La reine des neiges. Pendant quinze minutes, sous les encouragements de son père, la fillette déballe une dizaine de produits dérivés, peluches, casquette, stylos commercialisés par la firme. Cette vidéo ne vous dit peut-être rien, pourtant elle a d’ores et déjà été vue plus de 12 millions de fois sur YouTube.

Vedette de la chaîne « Studio Bubble Tea » lancée en avril 2014 par son père, Kalys est, depuis deux ans, le visage le plus populaire des chaînes « d’unboxing » (« déballage » en Français). Importées des Etats-Unis, ces chaînes, gérées et développées par les parents, revendiquent un univers, un concept et un ton incarnés par leurs enfants. Kalys, Athéna, Swan ou Néo, tous « Youtubeurs » en herbe, jouissent d’une popularité en ligne grandissante qui interroge.

Quel cadre légal ?

En France, trois chaînes, lancées en 2014, peuvent revendiquer plus de 100 millions de vues cumulées sur YouTube sur ce créneau : « Studio Bubble Tea », « Swan The Voice » et « Démo Jouets ». Si leurs histoires et les concepts diffèrent quelque peu, toutes connaissent aujourd’hui un franc succès.

Les deux premières, lancées par le père de Kalys et Athéna et par la mère de Swan et Néo, proposent des vidéos similaires. Déballages de « colis surprises », tests de produits alimentaires et vlogs (contraction de « vidéo » et « blog ») narrant les aventures des fillettes en vacances ou des garçons à la veille de la rentrée scolaire, alimentent de façon quasi quotidienne le flux de leurs chaînes.

La dernière, « Démo Jouets », est la seule à avoir été lancée à l’origine par les parents eux-mêmes. Collectionneurs de jeux, ces deux anciens professionnels de l’audiovisuel ont intégré, au fur et à mesure, leurs deux enfants au projet.

Au même titre que des enfants mannequins ou acteurs, peut-on considérer que les jeunes vedettes de ces chaînes exercent un « travail » et qu’il s’agit d’une activité légale ? Une question complexe selon Eloïse Wagner, avocate au barreau de Paris, elle-même à l’origine d’une chaîne de vulgarisation juridique sur YouTube : « Ce n’est pas parce que cela se déroule sur internet et en famille que cela ne peut pas relever du droit du travail. Lorsque cela est le cas, il faut alors une autorisation administrative. A défaut, le travail de l’enfant est illégal ».

Cette autorisation, délivrée après avis de la commission des enfants du spectacle, permet de s’assurer que l'activité est compatible avec l'âge, la scolarité et la santé de l'enfant. Cela garantit aussi qu’une partie de l’argent généré revienne à l’enfant lors de majorité. « Présenter au public, directement ou indirectement un produit, un service ou un message publicitaire, c'est du mannequinat », ajoute l'avocate.

La rémunération et la monétisation

Interviewé par l’AFP en novembre dernier, Mickaël, créateur du « Studio Bubble Tea », assurait acheter tous les jouets mis entre les mains de ses filles et ne pas avoir encore noué de partenariat avec une marque.

Une règle de conduite confirmée par Ferrero, la société qui commercialise la marque Kinder, très présente dans les vidéos mises en ligne : « En France, Ferrero n’a jamais payé de YouTuber pour une vidéo d’unboxing de Kinder. Récemment (fin août) nous avons envoyé en avant-première les Kinder Infinimix à la chaîne « Studio Bubble Tea » pour les remercier des nombreuses citations faites par le passé. Ça a été salué par la chaîne avec une vidéo de unboxing de la nouvelle collection Infinimix. Il n’y a pas de partenariats commerciaux derrière ces vidéos », explique un porte-parole contacté par 20 Minutes.

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Dans un reportage diffusé dimanche 18 septembre sur M6, le couple à l’origine de « Démo Jouets » expliquait toucher 80 centimes d’euros pour 1.000 vues, « soit environ, 5.000 euros par mois » pour un budget mensuel d’achats de jouets de 500 euros. Contactées par 20 Minutes, les trois chaînes n'ont souhaité s’exprimer sur la question de la rémunération. Mélanie et Alexandre (« Démo Jouets »), ont toutefois tenu à préciser : « Nous avons créé une société pour reverser les revenus issus de la chaîne que Fantin [leur fils] pourra toucher à sa majorité. Pour le moment nous n’avons rien perçu ».

Quel impact psychologique ?

Les milliers de commentaires laissés à la fin des vidéos, l’organisation de séances de dédicaces pour permettre aux familles et aux enfants de rencontrer leurs fans et leur exposition en ligne ont-ils un impact sur les plus petits ? Pour le pédopsychiatre Gilles-Marie Valet, cette activité pose de multiples questions. « Cela introduit un biais dans le rapport de l’enfant au jouet qui est banalisé. Si toutes les semaines, l’enfant reçoit pléthore de jouets, le désir s’étiole. Sur certaines vidéos, on voit d’ailleurs que l’enfant est dans une relation objectale, le jouet devient objet, les fillettes se contentent de décrire les poupées qui sont dénuées d’âme, il n’y a aucune imagination ».

Pour le médecin, comparer l’activité de ces enfants avec celle des enfants acteurs ou musiciens est une erreur : « Ce que proposent ces vidéos est limité en matière de contenu artistique. De plus, les enfants acteurs peuvent se dissocier, se dire « je suis moi à tel moment et je suis l’acteur de tel film », or là, les enfants ne jouent pas la comédie et sont filmés dans leur environnement intime ».

Quant au « libre arbitre » de l’enfant, revendiqué par tous les parents auteurs de ces vidéos, il peut être remis en cause selon Gilles-Marie Vallet : « Même si les parents assurent qu’il s’agit d’une demande sa part, qu’il peut ne pas le faire s’il n’a pas envie, l’enfant va intégrer qu’il rend un service à son parent, cela devient alors très difficile pour lui de refuser ».

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