Le «swatting», ce jeu dangereux qui a provoqué la fausse alerte attentat à Châtelet

CANULAR Entre règlements de comptes, militantisme d’extrême droite et besoin de prouver ses compétences en hacking, la pratique a déjà causé des drames en France…

Olivier Philippe-Viela

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Fausse alerte à la bombe dans le 1er arrondissement de Paris, quartier Etienne-Marcel, le 17 septembre 2016.
Fausse alerte à la bombe dans le 1er arrondissement de Paris, quartier Etienne-Marcel, le 17 septembre 2016. — Revelli-Beaumont/SIPA

Une personne mature et responsable aura probablement du mal à saisir le comique de la situation. Mais pour les adeptes du « swatting », la pratique semble être le summum de l’humour. De quoi parle-t-on ? De cette tendance venue des Etats-Unis, qui consiste à appeler anonymement la police pour la faire débarquer au domicile de quelqu’un sous un motif fallacieux (d’où l’appellation dérivée du Swat, l’équivalent américain du Raid en France).

« On se rend compte de ce qui a eu lieu. On assume. »

La dernière illustration de ce « jeu » dans l’Hexagone remonte à samedi après-midi, quand la BRI est intervenue dans le 1er arrondissement de Paris, après que la police a reçu l’appel d’un certain « père Mathis » racontant qu’une prise d’otages était en cours dans l’église Saint-Leu-Saint-Gilles à côté de Châtelet.

L’Obs a retrouvé dimanche les deux adolescents qui ont passé le coup de fil, avant que l’un d’entre eux ne soit interpellé dans la Marne ce lundi. Ils ont raconté au site de l’hebdomadaire la manière dont ils ont berné la police. Ils se surnomment Tylers Swatting et Zakhaev Yamaha sur les réseaux sociaux, disent avoir 16 et 17 ans. Contacté par RTL, l’un des deux a déclaré : « On se rend compte de ce qui a eu lieu. On assume. C’est comme une pièce de théâtre. On est presque les seuls en France à faire ça. On n’a aucune peur de faire ça. » Pas peur peut-être, mais ils ont supprimé leurs comptes sur les réseaux sociaux, après s’être vantés de leur « exploit » en public sur Facebook samedi après-midi.

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Sur le Facebook de - Capture d'écran 20 Minutes
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Admirateurs du hacker Ulcan, qui s’en défend

Point important, les deux adolescents ont indiqué à L’Obs être des admirateurs de Grégory Chelli, dit Ulcan, un hackeur né en 1982 dans le 16e arrondissement parisien, installé depuis 2013 en Israël, un temps membre de la Ligue de défense juive, et surtout connu pour ses multiples « swatting » en France. « Tylers Swatting », l’un des deux adolescents, se présentait d’ailleurs sur Facebook comme « sergent de l’armée de défense d’Israël ». Mais d’autres « témoignages » en ligne indiquent qu’il multipliait les messages antisémites sur son compte avant sa suppression.

Grégory Chelli a contacté LCI pour indiquer qu’il ne connaît pas les auteurs du « swatting » qui a mobilisé les forces de police samedi, acte qu’il réprouve. Sur Facebook puis Periscope, il a donné un prénom et un numéro de téléphone qu’il attribue à l’adolescent âgé de 16 ans, pour le dénoncer à la police.

Contacté par 20 Minutes, Chelli n’a pas répondu. Mais bien que ledit Ulcan se désolidarise d’eux, « Tylers Swatting » et « Zakhaev Yamaha » ont été fortement influencés par ViolVocal (VV pour les intimes), un chat privé où le hacker franco-israélien est roi et ses disciples nombreux.

Ce lundi, le forum commentait l’action des deux mineurs, en marge des habituelles thèses racistes dont ses membres sont friands (l’un des animateurs réguliers se fait appeler « CharlesMartel666 »).

Sur le chat ViolVocal le 19 septembre.
Sur le chat ViolVocal le 19 septembre. - Capture d'écran 20 Minutes
Sur le chat ViolVocal le 19 septembre.
Sur le chat ViolVocal le 19 septembre. - Capture d'écran 20 Minutes

Les deux adolescents ont dit à L’Obs être « fans » de ViolVocal, forum d’où partent quasiment tous les « swatting » tristement célèbres des dernières années, avec souvent des passerelles entre le chat et les forums du site jeuxvideo.com, connus pour des canulars du même type.

Ulcan, grand manitou de ViolVocal, s’est fait un nom en France il y a deux ans. Militant sioniste, il pirate fin juillet 2014 entre autres le site d’une section départementale du NPA, ainsi que le site du député Yann Galut, qui ont critiqué l’intervention israélienne à Gaza en cours à cette période. Un journaliste de Rue89, Benoît Le Corre, dresse alors un portrait peu flatteur de lui : « Le hacker est le créateur et administrateur principal de ViolVocal. Le nom de ce site rend hommage à sa débilité. »

Ulcan cause l’accident cardiaque de Thierry Le Corre

Il s’en prend à Rue89, qui subit quatre attaques informatiques en quelques semaines. Surtout, le hacker « swatte » les parents du journaliste de Rue89 : se faisant passer pour Thierry Le Corre, père de Benoît, il appelle la police depuis Israël et dit avoir tué son fils et son épouse. Une brigade d’élite débarque donc au domicile du couple, terrifié. Thierry Le Corre, souffrant de troubles cardiaques, fait un infarctus dans son jardin quelques jours plus tard et doit être placé dans un coma artificiel, que les médecins attribuent au stress causé par ce harcèlement dont sa famille est victime. Deux mois plus tard, le père du journaliste décède à 56 ans.

Vivant en Israël, Grégory Chelli n’a jamais été inquiété par la justice. Le fondateur de Rue89 Pierre Haski a aussi été l’une des nombreuses victimes des « swatting » d’Ulcan, et a fait le lien sur Twitter ce lundi (et ce dernier lui a répondu tout en finesse).

En 2015, Ulcan a également « swatté » Daniel Schneidermann d’Arrêt sur images, et Denis Sieffert de Politis, à cause d’articles lui ayant déplu. Autre affaire tristement célèbre, celle du YouTubeur adepte de ViolVocal Hubert Skrzypek, dit « Bibix », interpellé dans la nuit du 10 au 11 février 2015 par la police chez lui alors qu’il se filmait jouant à un jeu vidéo en direct. Il avait été victime d’un « swatting » lancé depuis le forum créé par Ulcan.

Le lendemain, la police nationale rappelait dans un tweet la peine prévue pour délit de fausse alerte : 2 ans de prison et 30.000 euros d’amende (ce que risque donc les deux adolescents auteurs de la fausse alerte du 17 septembre). Et effectivement, le 30 juin dernier, les trois adolescents auteur du « canular » ont été condamnés à des peines allant de six mois d’emprisonnement avec sursis à deux ans ferme.

D’Ulcan aux deux adolescents qui ont déclenché l’opération de police dans le centre de Paris samedi, cette nébuleuse est donc constituée de grands enfants proches de l’extrême droite, apparemment inconscients de la portée de leurs actes, comme le souligne le journaliste de L’Obs, lui-même menacé de « swatting » par les admirateurs de Grégory Chelli depuis la parution de son article. Des adolescents et des jeunes adultes certes, mais capables de mobiliser le contre-terrorisme français ou de provoquer la mort d’un homme.