Le bouddhisme en France, fausses idées et vraies dérives

LIVRE Dans «Les dévôts du bouddhisme», l’auteure Marion Dapsance décrit l’apparence sectaire que prennent certains centres tibétains en France…

Olivier Philippe-Viela

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L'inauguration du Lérab Ling, à Roqueredonde en août 2008, en présence du dalaï-lama.
L'inauguration du Lérab Ling, à Roqueredonde en août 2008, en présence du dalaï-lama. — CHAMUSSY/SIPA

Le dalaï-lama est en France cette semaine pour donner une série de conférences, au moment où paraît, le 15 septembre, Les dévots du bouddhisme (Max Milo), un « journal d’enquête » écrit par Marion Dapsance, anthropologue qui a passé sept ans à étudier la version occidentale du bouddhisme. Dans cette plongée au sein des centres Rigpa, organisation internationale dont le vaisseau-amiral, le Lérab Ling, est situé en France, dans l’Hérault, l’auteure décrit un microcosme étonnant tout entier tourné vers son astre central, le controversé Sogyal Rinpoché, lama fondateur de Rigpa connu pour son Livre tibétain de la vie et de la mort.

Un « enfant » ultra-matérialiste et libidineux

Ce best-seller, publié en 1993 et préfacé par le 14ème dalaï-lama dans sa réédition de 2005, est un texte essentiel pour ses adeptes. Combien sont-ils exactement en France ? Impossible de savoir, tant le turn-over est important dans la dizaine de centres hexagonaux, explique Marion Dapsance. Sogyal Rinpoché y est considéré comme un « grand maître » du bouddhisme tibétain, et ses apparitions publiques (au centre de Levallois-Perret par exemple), attirent foule de curieux.

Rama Yade et Carla Bruni en compagnie de Sogyal Rinpoché le 22 août 2008, lors de l'inauguration du Lérab Ling à Roqueredonde (Hérault).
Rama Yade et Carla Bruni en compagnie de Sogyal Rinpoché le 22 août 2008, lors de l'inauguration du Lérab Ling à Roqueredonde (Hérault). - CHAMUSSY/SIPA

Mais il traîne aussi quelques controverses depuis les années 90, nourries par une plainte en 1994 pour « abus sexuel, mental et physique » (affaire réglée par un accord financier à l'amiable) et de nombreux témoignages très critiques d'anciens fidèles. Le portrait que dresse l’auteure de l’un des plus célèbres lamas à avoir exporté sa religion en Occident va dans le même sens et tranche avec l’aura quasi divine que lui confèrent ses disciples. Rinpoché est décrit comme un « enfant » ultra-matérialiste, gérant Rigpa comme une multinationale. La liste de ses besoins lors de ses déplacements ne correspond pas exactement à l’idée que l’on se fait d’un sage décryptant les mystères de l’esprit : une télévision (avec la BBC et CNN), un lecteur DVD, un parc et une piscine (chauffée à 30°c minimum) à proximité, un lit double, un steak-frites pour le repas, etc...le tout dans des hôtels luxueux avec une délégation pour s’occuper du moindre de ses besoins, et notamment celui de se faire masser.

De très chères retraites pour apprendre à satisfaire Rinpoché

Car dans « l’apprentissage » - moyennant au moins plusieurs centaines d’euros pour une retraite dans un centre Rigpa - dispensé par Sogyal Rinpoché, le travail sur soi consiste aussi à satisfaire le « grand maître ». Au sein de Rigpa, on appelle cela le « lama care » (les soins apportés au lama), officiellement une forme de « méditation en action » mis « au service des enseignements », décrit l'anthropologue.

D’anciennes « dakinis », des femmes au service de Rinpoché que Marion Dapsance a rencontrées, racontent leur passage dans la chambre d’un chef qui retournait alors les peintures de divinités pour laisser apparaître des photos de nus, avec manifestement un fort intérêt pour Emmanuelle Béart. Et quand il n’est pas là (il a environ 130 centres à gérer dans le monde), les séances de méditation « en présence » de Rinpoché se font via un téléviseur, ce qui n’aurait aucune incidence selon « le grand maître » sur la capacité à échanger les chakras, même par écran interposé.

Pour autant, l’auteure des Dévots du bouddhisme ne veut pas utiliser le mot secte : « Certes, il y a une hiérarchisation, avec une sélection par paliers en éliminant les gens au fur et à mesure que l’on se rapproche du maître. C’est le modèle des écoles initiatiques, Rinpoché prenant de grandes libertés avec les enseignements traditionnels. Mais le mot secte n’a pas de définition claire, il est devenu péjoratif et sert surtout à désigner, dénigrer puis exclure un groupe », explique-t-elle. En dépit de l’enseignement très différent du bouddhisme tibétain qu’il prodigue en Occident, Rinpoché ne ferait que répondre à un besoin d’« athéisme religieux » parmi ses disciples, souvent issus des classes moyennes éduquées et de familles chrétiennes.

Le dalaï-lama sait mais ne dit rien

« C’est le truc à la mode, un peu bobo. Ils rejettent la figure d’un Dieu monothéiste, et se tournent vers des religions que l’Occident connaît mal et encense pour de fausses raisons, et qu’ils voient comme une alternative au christianisme, mais sans aller jusqu’au bout de la démarche athée, le nihilisme. Le bouddhisme est vu comme à mi-chemin », décrit Marion Dapsance. Ce besoin de « psychologisation » d’une religion rappelle les groupuscules New Age des années 70 aux Etats-Unis, influencés par la psychologie analytique et la théosophie, qui promettaient de rendre l’Homme meilleur par une forme de spiritualité rationnelle. « C’est tout à fait ça », confirme l’auteure.

Le dalaï-lama est-il au courant des pratiques du lama Rinpoché ? Marion Dapsance assure que oui : « Après des premières accusations dans les années 90 au sujet de Sogyan Rinpoché, le dalaï-lama avait refusé de signer une charte de bonne conduite pour les lamas qui enseignent en Occident. Soit il y a des questions d’argent, soit, et c’est plus probable, ils veulent garder une vitrine d’unité car le dalaï-lama est en exil et ne veut pas donner une mauvaise image du bouddhisme tibétain », ajoute l’auteure du livre. A l’occasion de son passage en France, du 12 au 18 septembre, la question pourrait lui être posée.

*Les Dévots du bouddhisme, éditions Max Milo, 20€, 15 septembre 2016.