Grève contre la réforme du collège : Comment les enseignants comptent résister aux EPI

EDUCATION Les enseignements pratiques interdisciplinaires (EPI) rebutent beaucoup de profs qui feront de la « résistance pédagogique »…

Delphine Bancaud
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Manuel Valls et Najat Vallaud-Belkacem en visite au Collège Lamartine à Soissons. Le 13/03/15.
Manuel Valls et Najat Vallaud-Belkacem en visite au Collège Lamartine à Soissons. Le 13/03/15. — JEAN-MARIE CHAMPAGNE / POOL / AFP

Tout juste une semaine après la rentrée, des enseignants clameront ce jeudi, qui est entrée en vigueur le 1er septembre. Ils sont appelés à la grève par le Snes-FSU, en compagnie de plusieurs autres syndicats (FO, CGT, Sud, Snep-FSU et Sundep) avec une manifestation à Paris prévue au départ de la place de la Sorbonne. Une grève que ne semble pas craindre la rue de Grenelle, Najat-Vallaud Belkacem ayant déclaré lors de sa conférence de presse de rentrée, qu’il n’y avait « qu’entre 5 et 10 % de réticents » à la réforme du collège.



Parmi les motifs de la grogne, la mise en place d’enseignements pratiques interdisciplinaires (EPI) suscite l’ire de nombreux enseignants. Ces projets, impliquant au moins deux matières, s’articuleront autour de huit thèmes définis par le ministère, allant du développement durable à l’Antiquité en passant par les arts et l’économie. Ils seront pris en charge par les enseignants de toutes les matières et évalués lors de l’examen du brevet. ​Les collégiens de la 5 eme à la 3 eme auront une à trois heures d’EPI par semaine.

L’intérêt pédagogique des EPI contesté

Principale critique des enseignants vis-à-vis des EPI : ces derniers sont organisés sur les horaires disciplinaires des enseignants. « Au final, ce sont les élèves les plus en difficulté qui vont en pâtir car ils ont besoin de se concentrer sur les apprentissages fondamentaux », estime ainsi Amandine, professeur de maths dans un collège de Seine-Saint-Denis. « Avant la réforme du collège, on mettait en place des projets interdisciplinaires. Mais ils venaient en plus des heures disciplinaires. Maintenant, ils viendront se substituer à des heures de cours classiques », renchérit Laure, prof de français dans les Yvelines.

Ces enseignants n’apprécient guère que cette interdisciplinarité devienne obligatoire, que les thèmes du travail en commun leur soient imposés ainsi que les plages horaires pour faire les EPI. « Dans mon établissement, les binômes interdisciplinaires ont été imposés en fonction des contraintes d’emploi du temps. Un prof d’Espagnol qui avait un avec un prof de techno ne pourra pas le faire, en raison de soucis d’agenda », déplore-t-elle. De son côté, Fredérique Rolet, secrétaire générale du syndicat, dénonce   « impréparée ». « Rien n’est calé, que ce soit sur l’accompagnement personnalisé ou les EPI. Et l’on sait déjà qu’elle aboutira à des résultats très disparates dans les collèges », souligne-t-elle.

Des stratégies de contournement multiples

Le Snes ayant appelé les enseignants à la résistance, certains d’entre eux ont déjà prévu de contourner les, à l’instar de Laure : « je ne participerai pas au EPI pour préserver mes heures disciplinaires », indique-t-elle. Une possibilité, puisque les chefs d’établissement mettent en place les EPI d’abord avec les enseignants volontaires. Le chef d’établissement de Laure a pourtant fait pression sur elle pour qu’elle se porte volontaire. « On a dit que si je ne dispensais pas d’EPI, je n’aurais pas d’heures supplémentaires et l’on m’a enlevé ma charge de professeur principale cette année », affirme-t-elle. Le Snes conseille d’ailleurs aux profs de ne pas céder aux pressions : « ils ne doivent pas se laisser imposer les EPI et ne les faire que s’ils en ont envie », insiste Frédérique Rolet.



Autre stratégie de contournement : « certains enseignants vont rebaptiser des projets qu’ils faisaient déjà en binôme, en EPI. Cela peut être le cas, de travaux réalisés lors de voyages à l’étranger par exemple. On sera beaucoup dans le faux-semblant », estime Frédérique Rolet. « Les EPI n’étant pas nécessairement en co-intervention, certains enseignants qui seront seuls lors de ces heures, bricoleront un projet qui leur permettra de faire la part belle à leur discipline », indique aussi Laure.

Jouer la carte de la lenteur

Dans d’autres établissements,ont décidé de jouer la montre. « Les heures d’EPI sont affichées dans nos emplois du temps, mais ce ne sera que sur le papier. Jusqu’à la Toussaint, on suivra uniquement le programme de nos disciplines », explique Amandine. Certains chefs d’établissements ne voulant pas froisser leurs équipes, ont aussi décidé de concentrer les EPI sur des semaines complètes, en prévoyant par exemple, une semaine en décembre juste avant les vacances, une autre en avril (idem) et une en juin. Et sachant qu’en mai, le gouvernement aura changé et que la réforme sera peut-être abrogée, l’obligation de mettre en place la dernière semaine d’EPI ne sera peut-etre plus d’actualité…



Reste à savoir ce que risquent les établissements et les enseignants qui se montreront récalcitrants. Des inspections pouvant avoir lieu pour vérifier que les EPI ont bien pris forme dans les collèges. Une perspective qui n’effraie pas Laure : « Je n’y crois pas, car il n’y a déjà pas assez de personnel pour inspecter les profs stagiaires et les néotitulaires », estime Laure. Et à quelques mois de la présidentielle, on s’imagine mal que la rue de Grenelle se mette à dos les enseignants…