Cinq questions sur la fondation «pour l'islam de France»

RELIGIONS Le ministère de l'Intérieur a donné ce lundi plus d'informations sur la fondation «pour l'islam de France»...

Laure Cometti

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Bernard Cazeneuve devant la Grande mosquée de Paris, le 1er juillet 2015.
Bernard Cazeneuve devant la Grande mosquée de Paris, le 1er juillet 2015. — NICOLAS MESSYASZ/SIPA

Dans un climat tendu par plusieurs semaines de polémiques sur le burkini, le gouvernement a accéléré le chantier de la fondation « pour l’islam de France », un projet en gestation depuis des mois, dont la mise sur pied a été relancée après les attentats de Nice et Saint-Etienne-du-Rouvray en juillet dernier. Le ministre de l’Intérieur a organisé ce lundi une « journée de consultations sur l’islam de France » avec des responsables cultuels, des personnalités de la société civile et des parlementaires. Ce projet soulève plusieurs questions.

Qu’est-ce que « l’islam de France » ?

L’objectif affiché par le gouvernement est de « faire émerger de manière volontariste, dans le respect de la laïcité, dans le dialogue et le respect mutuel, un islam de France ancré dans les valeurs de la République », a résumé ce lundi le ministre de l’Intérieur et des cultes, Bernard Cazeneuve.

La formule, abondamment employée par l’exécutif ces derniers mois, ne date pas d’hier. Apparue dès les années 1990 dans les ouvrages de sociologie, elle a ensuite été popularisée par Nicolas Sarkozy à partir de 2002, rappelle Bernard Godard. « C’est une formule politique, assez habile, mais en réalité toutes les religions ont une vocation internationale », poursuit l’ancien haut fonctionnaire du ministère de l’Intérieur.

« La formule » islam de France « n’est pas pertinente, elle s’oppose à l’islam en France », estime Rachid Benzine, chercheur associé à l’Observatoire du religieux. « L’islam en France recouvre une réalité plurielle, qui concerne entre 4 et 5 millions de personnes, aux formes d’adhésion et aux pratiques très diverses », poursuit l’islamologue.

Le chercheur Patrick Simon de l’INED estime qu’il y a entre 3,9 et 4,1 millions de personnes de confession musulmane en France. Il n’existe pas de recensement en fonction de la religion ni de chiffres concernant les différents courants de l’Islam en France (soufisme, salafisme ou wahhabisme par exemple). « L’immense majorité des musulmans en France pratiquent un islam consulaire, en lien fort avec un pays d’origine, ou un islam privé. Les courants militants sont minoritaires, même s’ils ont une influence importante sur Internet », observe Rachid Benzine.

Quelle forme prendra le projet du gouvernement ?

Deux structures doivent être créées : une fondation laïque et une association cultuelle. La première, d’utilité publique, ne pourra pas financer des projets d’ordre religieux. Elle sera en charge de financer des projets culturels, éducatifs ou de recherche.

L’association cultuelle, indépendante de l’Etat, centralisera les financements du culte musulman et gérera la formation théologique des imams.

Comment la fondation et l’association seront-elles financées ?

Ces deux structures seront privées de financements étrangers (hors Union européenne), très critiqués même s’ils ne sont pas majoritaires dans les constructions de mosquées (environ 10 % selon l’Intérieur).

La fondation va hériter du patrimoine alloué à son « ancêtre », la Fondation des œuvres pour l’islam de France (FOIF), créée en 2005 par Dominique de Villepin. Soit quelque 950.000 euros restant d’une donation de l’homme d’affaires et sénateur Serge Dassault. L’Etat pourrait contribuer à hauteur d’un million d’euros de l’État, selon la place Beauvau.

L’association cultuelle pourra percevoir des dons de fidèles. Ses responsables devraient également négocier une « contribution volontaire » auprès des acteurs du secteur de l’alimentaire halal, un marché estimé par certaines sources professionnelles à environ 5 milliards d’euros par an.

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Qui en prendra la tête ?

Bernard Cazeneuve l’a confirmé auprès de La Croix, la fondation sera présidée par  Jean-Pierre Chevènement. Le président du Conseil français du culte musulman (CFCM) siégera au conseil d’administration aux côtés de l’écrivain Tahar Ben Jelloun, l’islamologue Ghaleb Bencheikh, le recteur de la mosquée de Lyon Kamel Kabtane, l’entrepreneure Najoua Arduini-Elatfani et de deux membres du « comité des donateurs » de cette fondation.

Quant à l’association, ses contours sont encore flous. Elle sera « présidée par un Français de confession musulmane », a indiqué le ministère de l’Intérieur ce lundi.

Quel est l’enjeu principal de ce chantier ?

Outre la transparence et la centralisation des financements, la principale mission de la future association cultuelle sera la formation théologique des cadres du culte musulman dans l’Hexagone. « Aujourd’hui, ils sont formés à l’étranger car il n’y a pas de formateurs en France », souligne Rachid Benzine, qui préconise une formation comprenant notamment « une connaissance solide et précise de l’histoire de la France et de l’histoire de la laïcité ».

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« Les cadres musulmans ne sont pas spécifiquement formés à travailler dans une société sécularisée ou laïcisée. Comment enseigner le Coran dans la société occidentale ? Comment être musulman en France ? Ce sont des questions importantes, et il faut permettre l’émergence d’instituts théologiques en Europe », abonde Bernard Godard.