Les wingsuiters sont-ils des dingues?

SPORT La wingsuit a perdu deux de ses stars en moins d’une semaine…

Céline Boff

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Un wingsuiter. Ce sport consiste à s’élancer dans le vide en portant une combinaison ailée puis à atterrir en parachute.
Un wingsuiter. Ce sport consiste à s’élancer dans le vide en portant une combinaison ailée puis à atterrir en parachute. — Caters News Agency/SIPA

Avec les décès d’Uli Emanuele et d’ Alexander Polli, la wingsuit a perdu deux de ses stars en moins d’une semaine. Ce sport consistant à s’élancer dans le vide en portant une combinaison ailée puis à atterrir en parachute serait-il intrinsèquement trop dangereux ? 20 Minutes passe au crible les principaux clichés circulant sur cette discipline.

Idée reçue n° 1 : « La wingsuit est une activité trop dangereuse »

Il existe deux manières de pratiquer la wingsuit : en s’élançant depuis un avion ou depuis un point fixe – falaise le plus souvent, mais également pont, immeuble ou encore antenne. Dans le premier cas, « la wingsuit n’est pas plus dangereuse qu’un saut en parachute », assure la Fédération française de vol libre.

C’est la seconde pratique – celle qui est associée au base-jump – qui multiplie de trois à six fois la possibilité d’accident. D’abord au lancement avec le risque de collision contre le point de départ, mais surtout lorsque le wingsuiter décide de longer le relief. Ce vol dit « de proximité », particulièrement « addictif » selon ses adeptes, est le plus dangereux. Le wingsuiter peut alors filer à 200 km/h. A cette vitesse, le moindre choc avec un arbre, un rocher ou le sol est quasi systématiquement fatal.

Idée reçue n° 2 : « Il faut interdire la wingsuit »

Elle a été interdite une seule fois, à Chamonix, et seulement entre juillet 2012 et juillet 2013. Eric Fournier, le maire de Chamonix, avait pris cette décision suite au premier décès d’un wingsuiter dans sa commune. « Je n’ai jamais voulu interdire cette pratique sur le long terme, je voulais seulement nous donner le temps de fixer quelques règles », nous explique-t-il. D’après lui, interdire la wingsuit serait « contre-productif » : « Les wingsuiters iraient sauter ailleurs, depuis les falaises sauvages des Alpes françaises, ou alors à l’étranger, dans les Alpes suisses ou italiennes ».

A l’été 2012, le maire a donc mis au point un groupe de travail, réunissant des membres de la mairie mais également du Peloton de gendarmerie de haute montagne (PGHM), des parapentistes, des wingsuiters et des pratiquants de sports de pleine nature. « L’objectif était de fixer des modalités, notamment en termes de partage de l’espace aérien ». Désormais, les wingsuiters sautent dans les secteurs du Brévent et de l’Aiguille du Midi avant 10 h ou après 15 h, le créneau de 10 h à 15 h étant réservé aux parapentistes. Et ces deux pratiques sont interdites en juillet et en août dans le secteur de l’Aiguille du Midi, afin de laisser le champ libre aux hélicoptères du PGHM.

« La wingsuit est une discipline nouvelle, comme l’était le parapente dans les années 1980. Il faut lui laisser le temps de s’organiser. Mais nous n’avons pas besoin d’une intervention de l’Etat : notre groupe de travail se réunit tous les six mois pour dresser le bilan et effectuer de nouvelles propositions », assure Eric Fournier.

Idée reçue n° 3 : « Les wingsuiters ne sont pas formés »

Comme le souligne, presque ironiquement, Rodolphe Cassan, président de l’ Association de paralpinisme* : « Tous ceux qui se tuent en wingsuit sont des personnes expérimentées ». Si aucune école ne forme à la wingsuit, il existe des communautés de wingsuiters qu’il n’est pas obligatoire mais fortement recommandé de rejoindre. D’abord pour accéder à une assurance. Mais, surtout, pour profiter de l’expérience des anciens.

Car la wingsuit ne se pratique pas du jour au lendemain. Le chemin initiatique est long : « Il faut d’abord apprendre le parachutisme et réaliser au moins 200 sauts de ce type. Il faut aussi savoir plier son matériel, puis accompagner des groupes en montagne pour les regarder sauter. C’est un travail de deux ans au minimum avant de pouvoir effectuer son premier saut en wingsuit », prévient Rodolphe Cassan, qui compte plus de 2 200 sauts depuis une falaise, dont plus de 1 500 en wingsuit.

Les wingsuiters consacrent généralement à cette pratique leur temps libre mais également leurs économies – la seule combinaison coûte de 1 000 à 2 000 euros pièce. Ils lui sacrifient parfois même leurs carrières. C’est le cas de Rodolphe Cassan, qui a quitté il y a deux ans son poste de directeur commercial dans le secteur financier pour s’adonner totalement à cette discipline. Et voilà ce qu’il fait maintenant :

Idée reçue n°4 : « Les wingsuiters sont des dingues »

Des « dingues » de sensations fortes, assurément. Mais ils ne sont pas « fous » dans le sens où « ils ont parfaitement conscience des risques », assure Rodolphe Cassan. Lui-même a rédigé il y a deux ans un ouvrage recensant les manières moins accidentogènes de pratiquer la wingsuit. « Si ces règles sont respectées, le risque est quasi nul. Mais ces recommandations ne sont pas toujours suivies… Y compris par moi. Ce sport, nous le pratiquons avant tout pour ressentir des sensations, ce qui implique de repousser ses limites… Mais autant que peut le faire un mordu d’escalade, d’alpinisme ou encore, de moto ».

Discipline encore jeune – elle n’a réellement émergé qu’au milieu des années 1990 – la wingsuit doit déjà s’adapter à certaines évolutions. A commencer par les combinaisons : « Elles sont devenues si performantes que n’importe quel bout de rocher est susceptible d’être un point de départ. Alors qu’il nous fallait au moins 300 mètres de falaise verticale pour nous élancer il y a 10 ans, 100 mètres suffisent à présent », assure Rodolphe Cassan. Ce temps de chute raccourci accroît de fait les risques. La « maniabilité » de la combinaison aussi : « Elle permet à un wingsuiter d’atteindre en deux ans de pratique le même niveau technique que le mien. Il se sent donc en confiance pour aller plus loin, mais sans bénéficier de l’expérience nécessaire à l’apprentissage de la prise de bonnes décisions ».

Le boom de la GoPro et de la diffusion des vidéos sur Internet a également entraîné des phénomènes d’imitation et/ou de surenchère particulièrement néfastes pour les pratiquants. Pour le colonel Stéphane Bozon, patron du PGHM, interrogé par France info, « le fait d’être téméraire dans des lignes de vol, des figures, ne pardonne pas. Il faut revenir à des pratiques un peu plus raisonnées ».

* Le paralpinisme consiste à sauter d’une falaise soit en « lisse » (vêtements du quotidien), soit avec des « habits de dérive » (notamment des pantalons gonflants), soit avec une wingsuit. L’atterrissage se fait toujours en parachute.