Burkini interdit à Cannes: «On ne peut pas instaurer une police vestimentaire au nom de la laïcité»

JUSTICE Le maire de Cannes a pris un arrêté interdisant le port du maillot de bain intégral sur les plages cannoises...

Anissa Boumediene

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Illustration d'une femme portant un burkini à la plage.
Illustration d'une femme portant un burkini à la plage. — H.YESILKAVAK/A.A./SIPA

Cachez ce burkini que l’on ne saurait voir. A Cannes, le maire (LR) David Lisnard a pris le 28 juillet un arrêté municipal interdisant le port du burkini, ce maillot de bain qui couvre intégralement le corps, sur les plages de la ville, a indiqué jeudi la municipalité. Ce vendredi, le  Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF) a annoncé avoir saisi la justice en référé-liberté afin de contester ce texte.

« Une tenue respectueuse des bonnes mœurs et de la laïcité »

Selon l’arrêté du maire, « une tenue de plage manifestant de manière ostentatoire une appartenance religieuse, alors que la France et les lieux de culte religieux sont actuellement la cible d’attaques terroristes, est de nature à créer des risques de troubles à l’ordre public (attroupements, échauffourées, etc.) qu’il est nécessaire de prévenir ».

Religieuses en robe et voile, juifs coiffés d’une kippa et femmes en burkini n’auraient donc, au nom de la laïcité, pas le droit de fouler le sable cannois ? Pas tout à fait. « Il ne s’agit pas d’interdire le port de signes religieux à la plage », précise Thierry Migoule, directeur général des services de la ville de Cannes, « mais les tenues ostentatoires qui font référence à une allégeance à des mouvements terroristes qui nous font la guerre ». Une mesure qui fait polémique dans un contexte national déjà bien tendu.

Amalgame et stigmatisation

« Mais qu’est-ce qui définit un burkini ? », interroge Marwan Muhammad, président du CCIF. « Si à la plage une femme porte un tee-shirt et un short, personne ne lui dira rien, mais si elle porte un foulard avec cette tenue, elle risque d’être sommée de quitter les lieux : ce qui est visé, c’est clairement les femmes qui portent le voile, poursuit-il. En parlant de "tenues ostentatoires qui font référence à une allégeance à des mouvements terroristes", ce texte fait unamalgame terrible entre les femmes musulmanes et les terroristes », déplore-t-il. Depuis l’adoption de cet arrêté, le CCIF a reçu de nombreuses plaintes. « On n’arrête pas de recevoir des témoignages de Cannoises de confession musulmane qui se sentent ciblées par ce texte et nous décrivent un climat de tension palpable, raconte Marwan Muhammad. Une douzaine d’entre elles se sont jointes à la procédure judiciaire que nous avons lancée ».

« Cet arrêté renforce la stigmatisation des personnes de confession musulmane, renchérit Nicolas Cadène, rapporteur de l’Observatoire de la laïcité, une instance publique qui a vocation à assurer le respect de ce principe en France. Il faut en appeler à la responsabilité des élus, qui ne doivent pas créer ces polémiques inutiles qui alimentent le repli sur soi, les provocations et la stigmatisation d’une partie de la population. Cela accroît le climat de défiance qu’il y a déjà dans le pays, sans compter que ce texte crée un problème là où il n’y en avait pas, puisqu’aucune femme en burkini n’avait été vue sur les plages cannoises, relève-t-il. On peut être opposé à cette tenue, la juger contraire à certaines valeurs mais dans ce cas, cela relève du débat d’idée ».

« Aucun fondement juridique »

« Si l’interdiction du voile intégral dans l’espace public repose, elle, sur un motif de sécurité publique, le principe de laïcité ne peut pas être invoqué pour justifier l’interdiction du burkini », confirme Nicolas Cadène, de l’Observatoire de la laïcité, et pour qui l’arrêté est sans fondement. « Rien n’interdit le port de signes religieux dans l’espace public. Sur la base de quel motif le maire peut-il se baser pour viser ce seul modèle de maillot ? Y a-t-il un trouble à l’ordre public quand des personnes se déplacent en tenue de plongée sur une plage ?, ironise-t-il. La laïcité n’est pas une notion que l’on peut manipuler pour instaurer une police vestimentaire ». Dans les rangs de la Ligue des Droits de l’Homme (LDH), on parle d’un « abus de droit » de la part du maire et on s’interroge sur l’arrivée prochaine d’une « police des mœurs » à Cannes.

Et pour le CCIF, le texte n’a aucun fondement légal. « Nous considérons que cet arrêté est illégal, il restreint de manière injustifiée et discriminatoire la liberté des femmes de confession musulmane, explique Marwan Muhammad. Mais nous sommes sereins quant à l’issue de notre action en justice, puisque cet arrêté ne repose sur aucun fondement juridique. Nous avons par ailleurs déjà obtenu des condamnations pour des cas similaires », rappelle-t-il. « Ce genre de textes est le fruit de l’hystérie politique qui règne, on est dans la surenchère de déclarations d’hommes et de femmes politiques car juridiquement, ce type d’affaires est vide, c’est sur le terrain politique que s’exerce cette pression qui cible les musulmans, une pression qui désormais s’affranchit du droit ». Pour le président du CCIF, cet épisode du burkini s’inscrit dans « la saisonnalité des polémiques ciblant les musulmans. A la rentrée, le scandale portera de nouveau sur les jupes longues et les repas halal dans les cantines, puis ce sera les moutons de l’Aïd ». Un cycle perpétuel de polémiques, « qui font le jeu de tous les extrémismes, religieux et politiques, condamne Nicolas Cadène. La laïcité est un principe républicain de concorde qui ne doit pas être utilisé à des fins partisanes ».