Pourquoi certains détenus se radicalisent-ils en prison?

PRISON Dans des messages sur l’application Telegram, Adel Kermiche, l’un des deux assaillants de l’église Saint-Etienne-du-Rouvray, assure avoir rencontré derrière les barreaux son « guide spirituel ». Une information qui relance le débat sur la radicalisation en prison…

Caroline Politi

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Prison de Villepinte. Illustration.
Prison de Villepinte. Illustration. — SIPA

Trait après trait, le parcours idéologique d’Adel Kermiche, l’un des deux assaillants de l’église Saint-Etienne-du-Rouvray, se dessine. Et une question se pose : à quel moment ce djihadiste de 19 ans a-t-il fomenté son plan ? Lors de ses deux tentatives de départ pour la Syrie, dont une alors qu’il était encore mineur, ou pendant sa détention préventive ? Arrêté à la frontière turque lors de son second essai, il a passé dix mois à la prison de Fleury-Merogis (Essonne), entre le 22 mai 2015 et le 22 mars 2016, avant d’être libéré sous surveillance électronique.

Dans plusieurs messages envoyés sur l’application Telegram, auxquels L’Express a eu accès, il se vante d’avoir rencontré derrière les barreaux son « guide spirituel » et de partager sa cellule avec lui. « En prison, avec mon cheikh, il m’a donné des idées », lance-t-il. Plus tard dans la conversation, il évoque un « émir d’ Al-Qaida et d’autres frères » avec lesquels il aurait « réussi à se réunir pour prendre des cours ». Quelle importance faut-il accorder à ces propos ? Sont-ils ceux d’un jeune paumé qui cherche à se faire mousser auprès de sa communauté et ainsi à asseoir sa « réputation » de djihadiste ? Ou son séjour « à l’ombre » a-t-il réellement participé de sa radicalisation ?

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Difficile à dire à ce stade de l’enquête mais la liste des terroristes passés par la case prison s’allonge d’attentats en attentats. Certains à l’instar d’Adel Kermiche, de Chérif Kouachi ou de Larossi Abballa ont été en détention pour des faits liés à leur radicalisation mais semblent avoir mûri leur projet derrière les barreaux. D’autres, sont entrés comme simple détenus de droits communs - souvent pour une série de délits mineurs comme les vols ou des faits de violence - et ont basculé pendant leur peine. Parmi eux, Mohammed Merah, Mehdi Nemmouche, Amedy Coulibaly…

« On essaye de ne pas mettre un petit jeune influençable avec un barbu »

La prison est-elle un « incubateur » pour djihadistes ? L’image est évidemment grossière mais on estime aujourd’hui à quelque 1.400 le nombre de détenus radicalisés dont un peu plus de 300 ont un lien avec le terrorisme. La surpopulation carcérale, notamment dans les maisons d’arrêt, y joue un rôle certain. Fin juillet, la France enregistrait un nouveau record avec plus de 69 000 détenus. Il n’est pas rare de voir trois prisonniers s’entasser dans une cellule de 9 m2. « A Fleury-Merogis, on accueille trente nouveaux détenus chaque jour. On essaye de faire attention à ne pas mettre un petit jeune influençable avec un barbu mais il y en a beaucoup qui passent entre les mailles du filet et parfois on ne peut pas faire autrement », se désole Arnaud Arame, surveillant et délégué CGT de l’établissement.

Au-delà même du risque d’être dans la même cellule qu’un détenu radicalisé, ces conditions nourrissent la frustration. « Il y a un sentiment d’inhumanité de la détention, ça accentue le phénomène de haine de la société et nourrit le ressentiment », assure le sociologue Farhad Khosrokhavar, auteur de L’Islam dans les prisons et directeur d’étude à l’EHESS. « La plupart des détenus sont très méfiants à l’égard des institutions françaises, poursuit Samir Amghar, chercheur à l’European Foundation for Democracy. Ils vont avoir tendance à islamiser les raisons de leur présence, se dire : "Si je suis là c’est parce que je suis musulman, parce que l’état est raciste…" »

L’aristocratie de la prison

A Fleury-Merogis, Arnaud Arame voit parfois lorsqu’il est « au mirador » quelques prédicateurs aborder les gens pendant la promenade ou lancer des appels à la prière mais le recrutement sauvage est de plus en plus rare. Dans la plupart des cas les détenus se tournent d’eux-mêmes vers la religion. L’ennui, le manque d’activité laissent du temps pour penser à soi, à son mode de vie, à son parcours… « Ce n’est pas forcément négatif, certains y voient une seconde chance, mais chez les plus fragiles, ceux à la recherche de repères, une mauvaise rencontre peut être dramatique », observe Mohamed Loueslati, aumônier musulman des prisons du Grand Ouest. Or, dans la plupart des cas « ces jeunes ne connaissent rien à l’islam, ils vont se tourner vers un imam auto-proclamé qui va d’abord leur montrer comment il faut faire la prière puis progressivement les prendre sous leur aile ».

D’autant que dans les coursives des établissements pénitentiaires, les islamistes jouissent d’une certaine aura. « Avec les détenus issus du grand banditisme, les théoriciens de l’islam font partie de l’artistocratie de la prison », assure Samir Amghar. Leur réputation les précède, certains sont partis combattre en Syrie ou en Irak, d’autres ont passé plusieurs mois dans des madrassas en Egypte ou en Libye… Ces faits d’armes exercent un effet de fascination chez des jeunes perdus et hautement influençables. « Les médias parlent beaucoup d’eux, ils sont craints par l’opinion ce qui leur confère un statut au sein de la prison. Il ne faut jamais oublier que derrière les barreaux, c’est la loi du plus fort qui règne », explique Didier Kandassamy, surveillant à Fleury-Merogis et délégué FO. Abdelkader Merah, le frère du terroriste Toulousain, emprisonné à Fresnes, était perçu comme une « star » par une partie de ses codétenus.

De plus en plus difficilement repérables

Le problème des détenus radicalisés n’est pas nouveau. Dans les années 1990, les surveillants voient débarquer des djihadistes du GIA, puis ceux se réclamant d’Al-Qaida. Ces derniers ne prennent pas la peine de masquer leurs convictions. L’aumônier se souvient d’un temps où certains détenus avaient une photo de Ben Laden affichée dans leur chambre « par provocation » et arborait de longues barbes. Un temps aujourd’hui révolu. « On est dans une guerre froide, analyse Arnaud Arame. Les détenus radicalisés cherchent à ne plus se faire remarquer pour pouvoir échapper à notre vigilance. » Nombre d’entre eux se sont mués en détenu modèle, maniant à la perfection le double discours.

Côté pile, ils cessent d’adopter des comportements et des tenues ostentatoires, font preuve « d’une grande politesse » avec les gardiens, ne demandent pas de hallal à la cantine, répètent à l’envi qu’ils ont « changé », qu’ils « étaient dans l’égarement ». Côté face, ils s’enferment dans leurs convictions. « Ils privilégient désormais les petits groupes, utilisent de plus en plus le téléphone ou discutent la nuit, à la fenêtre », assure Farhad Khosrokhavar. Adel Kermiche semble être le parfait exemple de ce numéro d’illusionniste : selon Le Monde, la juge, dans ses motivations, assure qu’il a pris « pris conscience de ses erreurs » et qu’il est « déterminé à entamer des démarches d’insertion ».

Prison de Fleury-Mérogis (Illustration)
Prison de Fleury-Mérogis (Illustration) - ERIC FEFERBERG / AFP

 

Des solutions encore bancales

Le prosélytisme religieux étant de plus en plus difficile à déceler, le gouvernement teste depuis 2014 dans cinq établissements des ailes spéciales pour les détenus radicalisés. Ce programme doit être étendu dans 27 prisons d’ici la fin de l’année malgré un rapport très critique d’Adeline Hazan, contrôleuse générale des lieux de privation de liberté. Non seulement les bâtiments ne sont pas isolés du reste de la prison, donc les détenus peuvent communiquer mais le « casting » interpelle. Qui faut-il placer dans ces unités ? Parmi les 194 personnes incarcérées pour des affaires en lien avec le terrorisme en région parisienne, seules 64 d’entre elles (pour 117 places disponibles) sont placées dans un quartier dédié, soit un tiers. « Le problème, c’est que parmi les gens qui reviennent de Syrie ou d’Irak, il y a des profils très différents, note Farhad Khosrokhavar. Des repentis ou des personnes en proie au doute vont s’endurcir au côté de ceux qui ont des convictions djihadistes profondément ancrés. » Pour beaucoup d’observateurs, ces quartiers seraient un pansement plus qu’un remède pour s’attaquer aux racines du mal.

Conscient de cette faiblesse, le gouvernement a décidé de renforcer la présence d’aumôniers musulmans, chargés de prêcher un culte modéré. « Dans leur tête, tout ce qu’ils disent et font s’appuie sur le Coran, il faut leur montrer que leur lecture est erronée en s’appuyant sur les textes puisqu’ils se retranchent systématiquement derrière les écritures », assure Mohamed Loueslati. En dix ans, le nombre d’aumôniers a quasiment triplé, passant de 69 en 2006 à 193 à la fin de l’année 2015, mais il reste encore insuffisant. Plus de 80 établissements n’en ont pas.

Cette déradicalisation par le dialogue religieux fonctionne-t-elle ? « Chez les plus radicalisés, c’est parfois compliqué, poursuit l’imam. Ils nous disent qu’on est des alliés de l’Etat, des vendus, qu’on pratique un mauvais islam. Mais dans la majorité des cas, on arrive à ouvrir un dialogue et à leur montrer qu’ils ont transformé l’islam en outil pour légitimer la violence. »