Mort d'Adama Traoré: Le plaquage ventral, une technique controversée

JUSTICE La méthode est dénoncée par plusieurs associations et interdite en Suisse et en Belgique...

Olivier Philippe-Viela

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Une interpellation en fin de manifestation contre la Loi Travail, le 11 mai à Toulouse.
Une interpellation en fin de manifestation contre la Loi Travail, le 11 mai à Toulouse. — H. Murail - 20 Minutes

Comment Adama Traoré est-il mort ? Si les causes de son décès restent toujours inconnues, les circonstances de l’interpellation du jeune homme de 24 ans par trois gendarmes, le 19 juillet dans le Val-d’Oise, se sont précisées mardi.

Le jeune homme a été plaqué au sol par trois agents qui ont indiqué lors de leur audition, rapportée par Libération et Le Parisien, avoir « employé la force strictement nécessaire pour le maîtriser », mais aussi avoir « immobilisé les membres inférieurs en effectuant une clé de jambes » pour l’un des gendarmes, et bloqué les bras d’Adama Traoré pour les deux autres. « Il a pris le poids de nos corps à tous les trois », ajoute un des agents. Selon Le Monde, « cette technique correspond à un plaquage ventral ».
 

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Une technique pour contrôler les individus violents ou en état d’excitation appelée dans les forces de l’ordre « décubitus ventral ». L’image est classique : la personne arrêtée est plaquée par terre, la tête sur le côté, avec éventuellement le passage de menottes et une pression supplémentaire exercée dans le dos pour maintenir l’individu en place.

D’importants risques d’asphyxie

Pourtant, si la manœuvre peut sembler normale, elle est encadrée en France où son emploi ne se justifie qu’en dernier recours, et interdite dans plusieurs pays étrangers, notamment la Suisse, la Belgique, ainsi qu’à New-York et Los Angeles outre-Atlantique. En cause, les risques d’asphyxie pour la personne arrêtée, dont les mouvements respiratoires sont fortement entravés, surtout si une pression est maintenue dans le dos et le cou en plus de l’immobilisation des membres.

En 2010, saisi du décès de Mahamadou Marega, victime d’un malaise cardiaque après avoir été touché deux fois par un Taser de police, le défenseur des droits de l’époque Dominique Baudis affirmait que les quelques études menées au sujet du décubitus ventral avaient « a minima admis que ces gestes de maintien accentuaient le risque de défaillance pulmonaire et cardiaque ».

Adama Traoré aurait souffert d’un « syndrome asphyxique »

Le procureur de Pontoise Yves Jannier avait au début de l’affaire évoqué une possible infection pour justifier la mort d’Adama Traoré, une explication qui a provoqué la colère de la famille, convaincue que le jeune homme a été victime d’une bavure policière. Finalement, les deux rapports d’autopsie s’accordent bien sur « un syndrome asphyxique » selon Libération, le premier avançant aussi une possible « pathologie cardiaque », contredite par le second rapport.

Impossible pour le moment de dire que le plaquage ventral qu’aurait subi le jeune homme, qui s’est plaint sur le trajet vers la gendarmerie de difficultés respiratoires, est responsable de sa mort. Mais la polémique autour de cette technique d’immobilisation pourrait être relancée. « L’hypothèse que je privilégie, c’est que ce qui a provoqué l’asphyxie constatée par les deux autopsies serait la compression thoracique telle qu’expliquée par les gendarmes », a déclaré à l’AFP l’avocat des proches d’Adama Traoré, Yassine Bouzrou.

En 2011, Amnesty International dénonçait son utilisation, notamment sur le fait que face à un individu agité, « un agent de la force publique aura tendance à exercer […] une compression supplémentaire, afin de maîtriser la personne, compromettant davantage encore ses possibilités de respirer ». La demande d’interdiction a été renouvelée par l’Action des chrétiens pour l’abolition de la torture (ACAT) dans un rapport daté de 2016. Pierre Motin, porte-parole de l’ONG en France, détaille le danger de cette méthode : « Elle est trop incertaine. La façon dont quelqu’un va réagir au plaquage ventral est aléatoire, et présente donc trop de risques, car la pression doit être la plus momentanée possible et relâchée dès que la personne est entravée. »

Plusieurs cas signalés en France

Selon Amnesty et l’ACAT, quatre cas de décubitus ventral ont agité l’actualité française ces dernières années. Les morts de Serge Partouche, 48 ans, à Marseille en 2011, et Abdelhakim Ajimi, 22 ans, à Grasse en 2008 ont été sanctionnées de peines de prison avec sursis pour les policiers condamnés, qui avaient fait usage dans les deux cas d’une clé d’étranglement, facteur aggravant de risque d’asphyxie, en plus du plaquage ventral. En 2015, Adama Koumé, 33 ans, est mort dans des conditions similaires dans un commissariat du 10e arrondissement de Paris (la famille a porté plainte). Enfin, le décès de Lamine Dieng en 2007 dans un fourgon de police s’est soldé par un non-lieu du juge d’instruction. Plus médiatique encore, le décès d’Eric Garner, à New-York, où le plaquage ventral est interdit depuis 1993, aurait été provoqué par strangulation selon le médecin légiste. La vidéo de cet homme asthmatique, en surpoids, plaqué au sol et répétant « I can’t breathe » (Je ne peux pas respirer) avant sa mort avait fait le tour du monde.

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Selon l’ACAT, la police nationale française aurait mené en son sein une réflexion afin de « mettre au point des dispositifs techniques pour immobiliser une personne en état de surexcitation paroxystique, sans avoir à utiliser la technique du décubitus ventral ». Au moment d’écrire ces lignes, le ministère de l’Intérieur et les syndicats de police n’ont pas encore répondu à nos appels. De son côté, la gendarmerie nationale ne souhaite pas s’exprimer à ce sujet.