Terrorisme: Les «fous d’Allah» sont-ils des malades mentaux?

TERRORISME Le profil psychologique de ceux qui ont commis les derniers attentats en date intrigue..

Caroline Politi

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Le camion utilisé par un terroriste pour tuer 84 personnes sur la Promenade des Anglais, à Nice.
Le camion utilisé par un terroriste pour tuer 84 personnes sur la Promenade des Anglais, à Nice. — ANNE-CHRISTINE POUJOULAT / AFP

Après chaque attentat, les mêmes mots reviennent. Des « tarés », des « cinglés » dans les discussions de Monsieur et Madame Tout-le-monde. « Des déséquilibrés », dans la bouche des experts qui font le tour des plateaux télé. Comme s’il était plus facilement acceptable de se dire que la personne n’était pas en pleine capacité de ses moyens plutôt que d’admettre qu’elle a délibérément choisi d’attaquer ses concitoyens. Les fous d’Allah sont-ils réellement des « malades », au sens médical du terme ?

Le profil des djihadistes des récents attentats interroge. Adel Kermiche, l’un des deux terroristes de l’église Saint-Etienne-du-Rouvray, a effectué plusieurs séjours en hôpital psychiatrique et était suivi, de ses 6 à 13 ans, par le centre médico-psychologique. Il souffrait notamment de « troubles du comportement » et « d’hyperactivité », rapporte l’enquête de personnalité. Selon L’Express, le psychiatre de Mohamed Lahouaiej Bouhlel, qui lancé un camion à pleine vitesse sur la promenade des Anglais faisant 84 morts, avait diagnostiqué chez lui des « troubles psychotiques ». La consultation remonte cependant à 2004 et le médecin ne l’a vu qu’une seule fois, lorsqu’il souffrait de dépression. Les personnalités des tueurs d’Orlando et d’ Ansbach, en Allemagne, présentaient également des profils troublants.

Responsable pénalement

« Etre allé voir un psy ne fait pas de vous un malade psychiatrique », rappelle en préambule le psycho-criminologue, Gérard Lopez. De fait, dans les affaires de terrorisme, une évaluation psychologique est systématiquement demandée mais le nombre de personnes déclarées pénalement irresponsable se compte sur les doigts de la main. Et ce, même si dans la XVIe chambre du tribunal correctionnel de Paris, où sont regroupées toutes les affaires de terrorisme, les discours et les explications sur les départs en Syrie sont parfois parfaitement incohérents.

Est-ce parce qu’une telle décision serait incompréhensible aux yeux de l’opinion ? Ou parce que les experts craignent de participer à la libération d’une personne présentant un risque pour la société ? « Nous sommes formés à repérer ceux qui essayaient de nous manipuler, balaye l’expert. C’est tout simplement parce que les personnalités psychotiques – c’est-à-dire présentant par exemple des troubles bipolaires ou schizophréniques - sont extrêmement rares parmi les djihadistes ». Lui n’en a rencontré qu’un seul au cours de ses nombreuses expertises : un homme qui a tenté de passer à l’acte sans faire de victime. « Il tient un discours totalement incohérent et sait à peine ce qu’est Daesh. »

Personnalités borderline

L’immense majorité des personnes radicalisées présentent, en réalité, des personnalités dites « bordeline », à des stades plus ou moins avancés. Troubles de l’identité, mauvaise gestion des émotions, pulsions violentes… « Ils ont généralement une construction mentale carencée, résume le politologue, spécialiste de l’islam, Olivier Roy. Ce sont des proies faciles qui peuvent tomber facilement sous l’emprise des recruteurs. »

Les cas de radicalisations éclairs, à l’instar de Kermiche ou Lahouaiej-Bouhlel sont légion. Car le discours huilé de Daesh joue sur plusieurs tableaux : non seulement l’organisation terroriste leur donne l’impression d’appartenir à une communauté, d’avoir un rôle important à y jouer mais leur permet également d’assouvir certaines pulsions. « Une personne fragile va trouver dans l’islam prôné par Daesh une justification religieuse, presque logique, à ce qu’elle ressentait sans pouvoir exprimer », analyse Samir Amghar, chercheur à l’European Foundation of Democracy. La violence, par exemple, sera légitimée et mise au service d’une cause. « On pourrait parler d’une forme d’islamisation de la pathologie mentale : tout à coup, elle prend tout son sens », poursuit-il.

Vers des profils de plus en plus déséquilibrés ?

L’évolution du discours de Daesh, qui pousse désormais ses adeptes à ne plus se rendre en Syrie ou en Irak mais à frapper directement près de chez soi, peut-elle faire évoluer le profil de ceux qui passent à l’acte ? « Les candidats au djihad n’ont plus à s’insérer dans une discipline de groupe particulièrement stricte, explique Olivier Roy. Des gens beaucoup plus pulsionnels peuvent passer à l’action. »

Les premiers attentats qui ont frappé la France, Charlie Hebdo et plus encore ceux 13 novembre, nécessitaient une logistique lourde et donc de la rigueur, autant dans la préparation que dans l’exécution. Les terroristes avaient un véritable arsenal, étaient séparés en « équipe », leur attaque était planifiée depuis de longs mois… A l’inverse, les derniers attentats avaient un côté beaucoup plus « artisanal ». A Magnanville, Nice ou Saint-Etienne-du-Rouvray, les djihadistes ont opéré dans leur ville ou dans leur département, sans arsenal conséquent. A Nice, la préparation s’est « limitée » à louer un camion et à faire quelques allers-retours en reconnaissance. « Ces actes sont certes plus brouillons mais ils ont été prémédités », note le psycho-criminologue Gérald Lopez. Surtout, l’enquête devra déterminer s’ils ont été télécommandés de l’extérieur ou s’ils ont eux-même mis sur pied leur plan d’attaque, ce qui dénoterait d’une certaine cohérence.