«Faire bloc», «changer ses habitudes»: Que faire au quotidien pour lutter contre le terrorisme?

ATTENTATS Manuel Valls a appelé les Français à « changer leurs habitudes » après l’attentat contre un prêtre à St-Etienne-du-Rouvray…

Audrey Chauvet

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Illustration: un quai de métro à Paris.
Illustration: un quai de métro à Paris. — RACKHAM/SIPA

Il va falloir « faire bloc ». L’expression est revenue à de nombreuses reprises dans la bouche de Manuel Valls et de François Hollande après l’attentat de Nice le 14 juillet et ce mardi, après l’attaque contre une église près de Rouen. Mais concrètement, comment « faire bloc » ? Que veut dire le Premier ministre quand il demande aux Français de « changer leurs habitudes » ?

 

« Une façon de parler d’unité nationale »

« L’expression "Faire bloc" est une façon de parler d’unité nationale, explique le sociologue Michel Wieviorka. Un bloc est un objet massif et homogène dressé face à l’adversité, à l’intérieur duquel on ne voit aucune distinction et qui marche derrière son chef ». Le « bloc » serait donc une France entièrement mobilisée contre le terrorisme qui ne s’entre-déchire pas, qui ne discrimine pas, qui se serre les coudes face à l’ennemi numéro un.

Et qui ne débat pas des mesures à prendre ou des origines du problème ? « Je pense que cette image sans nuance de la nation devrait être complétée par des appels à la raison et à la sérénité. Il nous faudrait aller vers une société plus responsable, où l’on puisse vraiment débattre de tout », ajoute Michel Wieviorka.

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Difficile toutefois de susciter la sérénité avec des déclarations martiales : « Les Français doivent intégrer que nous sommes en guerre, changer leurs habitudes », a déclaré Manuel Valls ce mardi soir. Un discours qui tranche avec l’envie largement partagée de « continuer à vivre », aller en terrasse, aux concerts, aux feux d’artifice… On se souvient qu’au lendemain des attentats de Paris, les manifestations prévues pour l’ouverture de la COP21 avaient ouvert une polémique sur les libertés sous un régime d’état d’urgence.

Deux réactions semblaient alors s’opposer : ceux qui refusaient de changer de comportement, et qui enquillaient des bières en terrasse comme autant d’actes de résistance, et ceux qui, plus discrètement, annulaient leurs sorties et restaient chez eux : la semaine qui a suivi les attentats, les ventes de billets de concerts avaient chuté de 80 % par rapport à la même période les années précédentes, tandis que les restaurateurs parisiens enregistraient une baisse notable de fréquentation.

Sentiment de sécurité ou fatalisme ?

Neuf mois après, les comportements des Français semblaient être revenus à la normale et ce 14 juillet, alors que le pays était encore en état d’urgence, la Promenade des Anglais était noire de monde pour le feu d’artifice, « preuve que beaucoup se sentent en sécurité » estimait le sociologue Gérôme Truc, auteur de Sidérations, une sociologie des attentats (éd. PUF), interviewé par Libération au lendemain de l’attentat de Nice. Sentiment de sécurité ou fatalisme ?

« Certains sont extrêmement lucides sur les dangers qui peuvent survenir, d’autres sont dans un sentiment de dénégation, estime le sociologue David Le Breton. La seule chose certaine, c’est que nous sommes tous aujourd’hui des cibles potentielles mais que le risque d’être tué lors d’un attentat reste minime statistiquement. » Plutôt que de s’arrêter de vivre, « ce qui accréditerait la menace » note le sociologue, les Français prennent le risque de s’exposer à un attentat, comme ils prennent celui d’avoir un accident de voiture en conduisant.

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Ils se montrent même assez fatalistes puisque huit Français sur dix (78 %) jugent qu’aucune mesure n’empêchera les attentats, d’après un sondage BVA pour Orange et iTélé publié le 23 juillet [avant l’assassinat du prêtre de St-Etienne-du-Rouvray]. En cela, ils ne cèdent pas « à un fantasme de toute puissance dans la prévention du risque, commente David Le Breton. Il est évident que le danger peut frapper à tout moment, dans la rue, dans un magasin, une église, une synagogue, et il est impossible de mettre des policiers derrière chaque citoyen. »

Revenir au réel

Néanmoins, si le danger est devenu trop omniprésent pour pouvoir être évité, les Français ont encore un levier pour agir contre le terrorisme : « Jusqu’ici, les Français attendaient tout des institutions et de l’Etat, de la police, de la justice, des services de renseignement. On pourrait désormais plutôt faire appel au sens civique », estime Michel Wieviorka. Des milliers de Parisiens se sont ainsi rendus dans les casernes de pompiers pour se former aux premiers secours depuis décembre 2015, une manière de « se transcender dans l’action », pour Raphaël Saint-Vincent, auteur de Vivre avec la menace terroriste (éd. Eyrolles) paru en janvier dernier.

« Mais il ne faut pas croire qu’après une formation de la sorte, on saura quoi faire face à un bras arraché par un tir de kalachnikov, rappelle-t-il. Il faut plutôt se dire qu’on sera capable de venir en aide à une mamie qui s’étouffe au restaurant ou à un enfant à vélo qui se fait renverser. » Et c’est déjà beaucoup : « La seule chose que l’on puisse faire aujourd’hui, c’est être dans un état de vigilance, pas en se prenant pour un agent de sécurité zélé mais simplement en étant attentif aux autres », rappelle Raphaël Saint-Vincent.

Il ne s’agit pas, comme en Israël, d’acquérir des réflexes sécuritaires ou de s’habituer à passer des dizaines de portiques de sécurité chaque jour, mais simplement de regarder autour de soi, estime l’auteur, également chargé de la prévention du risque terroriste au sein de l’Union des sociétés d’éducation physique et de préparation militaire (USEPPM) : « Avoir l’attention éveillée sur les comportements anormaux bien sûr, mais aussi simplement laisser sa place dans le bus à une personne âgée, être présent au monde réel et pas la tête dans son téléphone à chasser des Pokémon, revenir au bon sens et redonner du sens aux vertus civiques élémentaires qui ont constitué notre République. »