Attentat de Saint-Etienne-du-Rouvray: L’égorgement, un mode opératoire à la portée symbolique lourde

TERRORISME Les djihadistes de l’église de Saint-Etienne-du-Rouvray étaient armés d’une arme de poing. Pourtant, ils ont décidé de tuer le prêtre à l’arme blanche…

Caroline Politi

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Voiture de police à Saint-Etienne-de-Rouvray, le 26 juillet 2016.
Voiture de police à Saint-Etienne-de-Rouvray, le 26 juillet 2016. — Francois Mori/AP/SIPA

Le père Jacques Hamel, 86 ans, n’a pas simplement été tué par les deux terroristes qui ont fait irruption mardi matin dans son église de Saint-Etienne-du-Rouvray, près de Rouen. Il a été égorgé alors qu’il célébrait l’office matinal. Un mode opératoire à la portée symbolique particulièrement forte. « Ça marque les esprits, c’est une forme de mépris pour l’adversaire, explique Alain Juillet, ancien directeur du renseignement à la DGSE et président de l’Académie de l’intelligence académique. On tue les mécréants comme les animaux. »

Le religieux n’est pas la première victime de Daesh à subir pareil martyr. James Foley, Hervé Gourdel, Steven Sotloff… ont tous subi le même sort. Un mode opératoire régulièrement mis en scène par l’organisation terroriste dans ses vidéos de propagande. « L’égorgement participe de la théâtralisation de la violence. Ce n’est pas la quantité de victimes mais la mise en scène qui compte », indique Samir Amghar, chercheur à l’European Foundation for democracy. En clair : tuer quelqu’un d’un coup de pistolet frappe moins les esprits. Le procureur de la République, François Molins, a d’ailleurs précisé que l’un des assaillants était muni d’une « arme de poing ».

« Attentat low-cost »

Summum de la barbarie, cette pratique est avant tout une arme psychologique. Objectif : intimider l’ennemi tout en déclenchant chez les nouvelles recrues une volonté d’imitation. « Les djihadistes sont fascinés par la dimension esthétique de la violence mise en scène par Daesh, notamment au travers de ses vidéos », assure Olivier Roy, politologue, spécialiste de l’Islam. La torture y est mise en scène : les prisonniers sont tous alignés avec leur bourreau derrière, le montage est soigné, une voix off débite un message…

Paradoxalement, ce mode opératoire est à la portée de tous. « Pour frapper les esprits, il n’y a pas besoin d’une logistique et d’une préparation lourde. Tout le monde à un couteau de la cuisine chez soi. C’est un attentat low-cost », note Samir Amghar. Fiché S, assigné à résidence sous surveillance électronique, en attente de son procès… Adel Kermiche, 19 ans, n’aurait probablement pas pu planifier un attentat d’ampleur ( on ignore encore l’identité de son complice). Ce type d’attaque s’inscrit pleinement dans les dernières recommandations de l’Etat islamique qui demande désormais à ses adeptes de ne plus se rendre en Syrie mais de frapper près de chez soi avec tous les moyens à disposition.

Une mise en scène inventée par les narcos mexicains

Si Daesh use et abuse de ce type de mise en scène morbide, il n’en est pas pour autant l’inventeur. Selon Olivier Roy, ce sont les narcos mexicains qui se sont filmés pour la première fois en train d’égorger leurs victimes. Une pratique reprise ensuite par différentes factions djihadistes, notamment Al-Qaeda. Le premier occidental à subir ce supplice fut le journaliste américain Daniel Pearl, égorgé puis décapité face à caméra au Pakistan en 2002. Le leader d’Al-Qaeda en Irak, Abou Moussab al-Zarkaoui, exécutait également régulièrement ainsi les soldats américains. A sa mort, la pratique décline avant de revenir en force avec l’émergence de l’Etat islamique.

Les djihadistes tentent parfois de justifier ces exactions en invoquant le Coran. Dans deux sourates (8 verset 12 et 47 verset 4), il est conseillé de frapper l’ennemi au cou, sans pour autant faire référence à l’égorgement ou à la décapitation. « En réalité, c’est surtout une pratique ancestrale, explique Samir Amghar. A l’époque du prophète, c’était ainsi qu’on exécutait les gens. » Mais l’égorgement et la décapitation ont été utilisées dans de nombreuses cultures, de la Rome antique à la guerre civile algérienne, en passant par la Révolution française ou le Japon de la Deuxième Guerre mondiale. « Il y a une dimension opportuniste, explique Alain Juillet. L’organisation terroriste voit que l’effet escompté est là et cherche donc à l’expliquer idéologiquement. »