Attentat dans une église: «Beaucoup de familles de Rouen s'inquiètent de la radicalisation de leurs enfants», raconte Latifa Ibn Ziaten

INTERVIEW La mère de l'une des victimes de Mohamed Merah, fréquentait la mosquée de Saint-Etienne-de-Rouvray...

Propos recueillis par Laure Beaudonnet

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Latifa Ibn Ziaten, le 19 novembre 2015 lors d'une conférence organisée par la Fondation Chirac.
Latifa Ibn Ziaten, le 19 novembre 2015 lors d'une conférence organisée par la Fondation Chirac. — WITT/SIPA

La ville portait déjà la marque d’une autre attaque. Saint-Etienne-de-Rouvray, ville dans laquelle le prêtre Jacques Hamel a été égorgé ce mardi matin dans son église par deux terroristes de Daesh, est aussi la ville où s’était déroulée une cérémonie funèbre en mémoire d’Imad Ibn Ziaten, l’une des victimes de Mohamed Merah. Sa mère, Latifa Ibn Ziaten, très engagée dans la lutte contre la radicalisation, habite à un kilomètre du lieu du drame. Elle tire la sonnette d’alarme.

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Vous fréquentez la mosquée de Saint-Etienne-de-Rouvray, aviez-vous remarqué quelque chose ?

Je fréquente la mosquée régulièrement, je vais prier, mais je n’ai jamais rien observé d’anormal. Je vais à la mosquée Yahia, je ne connais pas la mosquée Elbeuf. Mais depuis un moment, je dis qu’il y a un problème. Beaucoup de familles de Rouen sont venues me voir à cause de leurs enfants. Certains se radicalisaient. Certaines familles commençaient à avoir peur. Leurs propres enfants devenaient dangereux. J’essaie d’aider les familles, mais je ne suis pas policière. J’ai déjà payé le prix le plus cher [son fils, Imad Ibn Ziaten est l’une des victimes de Mohamed Merah]. Mais quand je vois un danger, j’apporte mon aide.

La ville est-elle un « foyer de dérive radicale », comme le décrivait un article du Parisien datant de 2014 ?

En effet, on voit pas mal de radicalisés. Quand ils se mettent à prier, à changer d’habits, à se terrer dans le silence, qu’ils ne dialoguent plus et quittent leur travail, ce sont des signes alarmants. J’ai travaillé avec un jeune très dangereux pendant six mois, il faisait de la musculation, sa mère commençait à avoir peur. Mais il faut aller vers cette jeunesse. Chacun doit aller vers eux, le pays tombe dans le chaos et ça ne va pas s’arrêter. Tout ce que j’observe dans les écoles, dans les milieux carcéraux, ça fait très peur. Nous ne sommes plus à l’abri, nulle part. Il y en a partout, on est en danger.

Comment avez-vous réagi quand vous avez entendu parler de l’attentat ?

Ce matin, avant toute chose, j’ai appelé ma famille. Ce drame s’est déroulé à un kilomètre de chez moi, j’ai eu peur pour mes proches car je ne savais pas grand-chose de ce qu’il se passait. Je n’ai même pas pu prendre de petit-déjeuner. Ça m’a réveillé la douleur. L’hommage de mon fils a été organisé dans la mosquée de la ville. Cette attaque a réveillé la peur et la douleur. Je suis très triste et je soutiens toute cette famille.

Connaissiez-vous le prêtre égorgé ?

J’ai vu plusieurs fois le prêtre de cette église, c’est un homme à la pensée fidèle, je suis très triste. C’est une guerre contre l’humanité. Il faut commencer à écouter les jeunes. On ne peut plus fermer les yeux, il faut tendre leur main. Ils n’ont plus la patience quand ils sont livrés à eux-mêmes. Quand on prend le temps de les écouter, ils disent « aidez-nous ». En maison d’arrêt, j’ai rencontré un garçon très dangereux, le regard noir. Je l’ai pris à part et il m’a dit « Aide moi tata ». Il faut un travail de fond.