#Sexcapades: Le shibari, quand les corps s’accordent

SERIE ETE Pendant la saison chaude, « 20 Minutes » part à la rencontre de sexualités hors normes…

Audrey Chauvet
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Cours de shibari à la Place des Cordes, le 28 juin 2016.
Cours de shibari à la Place des Cordes, le 28 juin 2016. — A.Chauvet/20Minutes

Ne cherchez pas la Place des cordes dans l’index des rues de Paris. Ce lieu, unique en France, est niché au fond d’une cour tranquille du 19e arrondissement. On y pratique le shibari, cet art japonais qui consiste à s’attacher avec des cordes. « On est plutôt entre le yoga et les arts martiaux que dans le style "on met des gants en latex et on se fouette le cul" », précise d’entrée Cyril, créateur du lieu. L’ambiance du studio est d’ailleurs bien loin de celle d’un donjon SM : un puits de lumière éclaire une salle silencieuse et apaisante.

Un havre de paix

Cyril parle avec douceur, d’un ton posé : « Le shibari, c’est comme la danse : ça peut être érotique ou pas. Tout dépend de la manière dont on le pratique. » Néanmoins, le shibari a des liens historiques avec le sexe : importé du Japon par des adeptes du bondage, qui consiste à s’attacher au moyen de menottes, liens en tous genres, tissus ou cordages, il est longtemps resté calfeutré dans l’univers du BDSM. « Evidemment, les cordes et le sexe, ça connecte car il y a un fort potentiel sensuel et érotique, admet Cyril. Mais il y a aussi toute une facette invisible des cordes qui est plutôt du côté du bien-être, de l’artistique, voire du sportif pour certains. »

Aujourd’hui, avec des lieux comme Place des cordes, le shibari s’émancipe de la communauté BDSM. Chaque semaine, les trois cours et le stage du dimanche accueillent de nouveaux élèves et près de 2.000 personnes sont passées par la Place des cordes en un an, que ce soit pour s’initier ou pour pratiquer en liberté. « Il y a toujours un côté transgressif et sulfureux, mais on essaye de dédramatiser cela, explique Cyril. Il y a quand même encore des gens qui me demandent si on est obligés de se mettre tout nu… Non, surtout pas ! » Autant de femmes que d’hommes fréquentent la Place des cordes. Ils sont plutôt jeunes mais il n’y a pas de limites à la pratique du shibari « sauf celles qu’on se met soi-même, indique Cyril. Ici, c’est un havre de paix où on peut se sentir bien sans être jugé sur la forme de son corps ou sur son orientation sexuelle ».

Cours de shibari à la Place des Cordes, le 28 juin 2016.
Cours de shibari à la Place des Cordes, le 28 juin 2016. - A.Chauvet/20Minutes

 

« Les cordes ne mentent pas »

Ce soir, le cours accueille deux copines d’une vingtaine d’années, deux couples de quadras, et quelques habitués. « C’est le côté esthétique qui m’a attiré, nous confie un des pratiquants. Ensuite, on découvre des moments de grâce quand le corps se laisse aller. » Avant de commencer, Cyril montre aux débutants comment faire le nœud de base. Le but est de prendre les cordes en main pour pouvoir les oublier rapidement, « comme un stylo : quand vous écrivez une lettre, vous ne pensez pas à la manière dont vous le tenez, vous pensez aux mots que vous voulez écrire », illustre Cyril.

Cours de shibari à la Place des Cordes, le 28 juin 2016.
Cours de shibari à la Place des Cordes, le 28 juin 2016. - A.Chauvet/20Minutes

 

Entre celui qui attache et le « modèle », c’est en effet tout un dialogue. « On a coutume de dire que les cordes ne mentent pas », sourit Cyril. « Les cordes qu’on pose nous renvoient l’état dans lequel on est : elles peuvent exprimer de la colère, du calme, de l’affection… Les cordes sont un vecteur pour transmettre des informations », explique-t-il. Entre l’attaché et l’attachant, un lien fort se crée, qu’ils se connaissent depuis des années ou qu’ils soient appariés au hasard d’une session. Tout est question de confiance et de consentement. Avec Héloïse, sa partenaire du jour, Cyril est aux petits soins : il écoute sa respiration, la rassure par des petits baisers sur l’épaule, lui caresse les bras, lui demande si elle se sent bien dans les cordes qu’il pose autour de son torse. La jeune femme semble se laisser faire, pourtant c’est elle qui mène la danse. « C’est toujours la personne qui se fait attacher qui décide, reconnaît Cyril. Elle a donné sa confiance et peut la retirer. Celui qui attache doit être attentif à chaque respiration ou mouvement de l’autre. »

Climax

Cette intension concentration devient palpable lorsque Cyril fait la démonstration d’une suspension : il entoure les bras puis les jambes d’Héloïse, relie les cordes qui l’immobilisent à une poutre au plafond et commence à la hisser, centimètre par centimètre. A chaque à-coup, elle pousse un petit gémissement, comme une douleur pleine de plaisir. Dans la salle règne un silence fasciné. Ce qui n’était qu’un exercice sur tatami devient une scène d’un érotisme à couper le souffle. Cyril préfère parler de « méditation active » : « On ne pense plus qu’à l’instant présent et à son partenaire, auquel on accorde une attention phénoménale. Il devient le centre de l’univers de l’autre. Il y a une forme d’amour là-dedans ».

Cours de shibari à la Place des Cordes, le 28 juin 2016.
Cours de shibari à la Place des Cordes, le 28 juin 2016. - A.Chauvet/20Minutes

 

------L’AVIS DU PSY-------

« Il y a une forme de répression qui peut exciter »

Dr Laurent Karila, psychiatre addictologue spécialisé dans la prise en charge des addictions au sexe, auteur de Votre plaisir vous appartient (éd. Flammarion)

« Le bondage est une vieille pratique. Il y a une forme de répression qui peut exciter. On prend du plaisir dans la douleur. Le bondage est toujours très codifié, on respecte beaucoup l’autre, on fait attention à lui, il y a un vrai échange et un vrai accord bilatéral.

Quand on va dans ce type de pratiques, c’est pour connaître de nouvelles sensations. Ces pratiques se démocratisent mais ce n’est pas pour cela qu’elles deviennent un passage obligatoire : chacun est libre de piocher ce qui lui plaît en fonction de ce que j’appelle son "disque dur du désir", cette base qu’on met à jour en fonction des situations, de l’environnement et qui fait de nous des êtres plus ou moins sexophiles. »

Retrouvez les précédents épisodes des #Sexcapades: