Attentat à Nice: «Qu’on ne vienne pas me dire qu’on n’a pas les moyens d'éviter ça»

REPORTAGE Les habitants de Nice sont nombreux à se poser des questions sur le dispositif de sécurité du 14 juillet, une semaine après l’attentat qui les a frappés…

Florence Floux (avec Hélène Sergent)

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Des militaires sur la Promenade des Anglais à Nice, le 20 juillet 2016.
Des militaires sur la Promenade des Anglais à Nice, le 20 juillet 2016. — Luca Bruno/AP/SIPA

De notre envoyée spéciale à Nice,

La question est sur toutes les lèvres : comment un poids lourd a-t-il pu foncer sur la foule lors du feu d’artifice du 14 juillet ? Mercredi, des familles de victimes de l’attentat qui a tué 84 personnes à Nice (Alpes-Maritimes) ont annoncé leur volonté de déposer plainte contre l’Etat français et la municipalité pour avoir échoué à assurer la protection de leurs proches.

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La question, tous les Niçois ou presque se la posent depuis le drame. « Qu’on m’explique comment ce camion a pu passer sans qu’il n’y ait rien pour l’arrêter, et faucher tous ces gens ! Qu’on ne vienne pas me dire qu’en France aujourd’hui, on n’a pas les moyens d’arrêter ces gens », s’emporte Dominique, gérant d’une supérette sur le boulevard de la Madeleine.

1.257 caméras et… un poids lourd dans le centre ville

Une information est venue renforcer l’incompréhension des Niçois. Les camions de plus de 7,5t ont interdiction de circuler en ville du samedi 22h au dimanche 22h. Une interdiction qui s’applique les veilles de jours fériés à partir de 22h jusqu’à 22h le lendemain. Or, à quatre reprises le 14 juillet, jour férié, le poids lourd a circulé dans les rues de Nice sans être inquiété. Sans compter que la Promenade des Anglais est de toute façon interdite aux poids lourds.

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Nice dispose pourtant de 1.257 caméras visionnées par des agents 24h/24h au Centre de supervision urbain, ce qui en fait la ville la plus vidéosurveillée de France. Pourtant, Mohamed Lahouaiej-Bouhlel, l’auteur de l’attentat, a parcouru au volant de son camion environ 2 kilomètres sur l’artère niçoise, dont quelque 500 mètres dans une zone rendue piétonnière pour le 14 Juillet.

« C’était beaucoup plus sécurisé avant »

Sur les effectifs de police déployés le soir du 14 juillet, les habitants de Nice restent également sceptiques. Une vidéo de l’humoriste niçois Franck Renda postée le lendemain du drame a été vu plus de 7,3 millions de fois. Franck Renda y met directement en cause François Hollande et Manuel Valls : « Comment est-ce qu’un jour férié, un poids lourd peut entrer en ville comme ça sans être arrêté ? Comment est-ce qu’il peut traverser la Promenade des Anglais sans être arrêté alors qu’on est censé être en état d’urgence, surveillance totale ? ! »

Pour Amine, qui tient une boucherie hallal boulevard de la Madeleine, le mystère reste entier. « Quand j’étais ado, j’allais tous les ans voir le feu d’artifice sur la Promenade des Anglais. C’était beaucoup plus sécurisé qu’aujourd’hui. Il y avait des policiers partout, des barrières… »

14-Juillet versus Hu Jintao

Un survivant du drame, Tidiane, qui a porté secours aux victimes, dénonce également le temps que les secours ont mis pour intervenir. Originaire du quartier de la Madeleine, il se trouvait au tout début de la course folle du camion, sur la Promenade des Anglais. « Il n’y avait pas de périmètre de sécurité ce soir-là. Nous avons enfin vu des policiers municipaux alors que nous avions déjà tenté de réanimer des gens. Il a fallu que nous empêchions nous-mêmes les voitures de passer, car les gens tentaient de s’enfuir à tout prix, même si ça signifiait rouler sur des corps. Et lorsque les policiers municipaux sont enfin arrivés, ils nous ont braqués. Ils étaient complètement dépassés. »

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Dès les jours qui ont suivi l’attentat, les habitants de Nice se sont posé des questions. Alain, un Niçois venu se recueillir lundi sur la Promenade des Anglais, s’emporte en lisant un article publié sur le site d’Europe 1 et daté du 5 novembre 2010. L’article, intitulé « À Nice, Hu Jintao ne veut voir personne », détaille le colossal dispositif de sécurité mis en place pour la visite, à l’époque, du président chinois. « Il y avait 1.500 policiers. Et jeudi soir ? Combien étaient-ils ? Tout ça c’est de la politique. Le maire de la ville, Philippe Pradal, il est où ? On ne le voit pas, on ne l’entend pas ! C’est un homme de paille. Et Estrosi, qu’on voit partout, pourquoi il n’a pas annulé le feu d’artifice s’il savait que le dispositif de sécurité était trop faible, il l’a fait en juin avec toutes les kermesses, pourquoi pas là ? », interroge le Niçois.

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« La police a tout donné sur l’Euro »

Jeudi soir, le dispositif de sécurité censé encadrer le feu d’artifice était composé de 64 policiers nationaux, 42 policiers municipaux et 20 militaires de l’opération Sentinelle, d’après la préfecture des Alpes-Maritimes. A titre de comparaison, sur la fan-zone pendant l’Euro de Nice, entre 60 et 150 policiers municipaux étaient mobilisés les soirs de match, sans compter les unités mobiles nationales. « Moi je crois que la police a tout donné sur l’Euro, et qu’on n’a plus les moyens d’assurer la sécurité des citoyens après ça », avance Amine.

Franck Renda se risque à une autre comparaison dans sa vidéo : « Un gouvernement capable de mettre 2.500 flics à Paris pour surveiller des manifestants et ils ne sont absolument pas capables de surveiller un grand rassemblement à l’occasion du 14 juillet… »

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Renvoi de balles et petites phrases

De leur côté, le maire de la ville, Philippe Pradal et son premier adjoint Christian Estrosi accusent le gouvernement de ne pas avoir été tenu au courant du dispositif, manifestement insuffisant. Des accusations auxquelles Manuel Valls a répondu ce mercredi en indiquant que ce dispositif avait été « concerté, consenti et validé » par le maire de Nice, lors des questions au gouvernement à l’Assemblée nationale.

Avant de conclure : « Vous pensez que, comme les autres êtres humains, nous ne nous posons pas des questions sur tout ce qui a été fait, pas fait, pour empêcher ces drames ? Vous nous prenez pour qui ? Vous pensez que nous n’avons pas un moment de conscience et que nous ne nous posons pas, des questions fondamentales ? »