Attentat de Nice: Médecins, pompiers, bénévoles... Comment faire face à l'horreur?

TERRORISME Médecins, pompiers, bénévoles ont été au première loge de l’horreur le soir de l’attentat de Nice, qui a fait 84 morts et des centaines de blessés…

Caroline Politi
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Des secours prennent  en charge des victimes de l'attentat.
Des secours prennent en charge des victimes de l'attentat. — Valery HACHE / AFP

Des morts et des blessés, le lieutenant Pierre Binaud en a vu beaucoup en 36 ans de carrière chez les pompiers. Mais rien de comparable à ce soir du 14 juillet. « Un enchevêtrement de corps », « un amas de victimes », dont les cris résonnent encore dans sa tête. Ce jour-là, il était responsable du dispositif prévisionnel et gérait les 28 secouristes répartis le long de la promenade des Anglais, à Nice. C’est le PC sécurité qui l’a prévenu qu’ un camion « renversait des gens ». Lui a vu un mouvement de foule puis les policiers tirer sur le conducteur. Il a fallu encore « quelques interminables minutes », le temps de vérifier qu’aucun explosif n’était caché dans le véhicule, avant d’intervenir.

Sur le moment, pas de place pour la stupeur et l’angoisse. L’urgence est de porter secours aux blessés. Trier les victimes, faire des massages cardiaques, poser les garrots. « Le plus dur, c’était les enfants, l’un d’eux est mort dans mes bras », se souvient-il. Son père l’avait emmené en train d’agoniser. « C’était déjà trop tard ». Ce n’est qu’au petit matin, lorsque tous les blessés ont été évacués, qu’il a réalisé l’ampleur du drame. « On me communiquait les chiffres mais c’était abstrait. Quand on voit tous ces corps recouverts d’un drap, on réalise ce qu’on vient de vivre. On ne peut pas se préparer à cela », raconte-t-il sobrement. L’équipe a eu besoin de se retrouver le lendemain pour en parler, mais c’était encore « trop tôt » pour réaliser et surtout, les missions s’enchaînaient.

« On se dit, ça pourrait être moi »

L’une des principales difficultés est de ne pas trop s’identifier. « Quand on a des personnes en face, des familles, on se dit : ça pourrait être moi », explique Jonathan Hellec, directeur départemental de l’urgence et du secourisme à la Croix-Rouge. 200 bénévoles se relayent pour écouter les victimes. Beaucoup sont originaires de la région, certains étaient en famille sur la promenade des Anglais pour admirer le feu d’artifice ce soir-là. Une équipe a été immédiatement mobilisée le 14 juillet au soir sur les lieux de l’attaque. Ils ont assisté à des scènes parfois insoutenables.

Malgré une sensibilisation au soutien psychologique, pour apprendre à avoir la bonne attitude, les bons gestes, face aux personnes touchées, mais également à se détacher de ce qu’ils entendent, il est parfois impossible de prendre du recul. « Dans ce cas, ils sont arrêtés quelques jours ou relayés sur des missions de logistique jusqu’à ce qu’ils se sentent mieux ». Les bénévoles veillent les uns sur les autres. Une psychologue professionnelle est à leur côté pour les écouter et leur proposer un accompagnement adapté. « On n’est jamais totalement préparés à cela et les réactions varient en fonction du vécu de chacun. Mais tous avaient besoin d’être présents, rares sont ceux à s’être retirés du dispositif », analyse Jonathan Hellec.

« On en parle entre nous »

Parler. C’est également le maître mot pour aider le personnel soignant de l’hôpital pour enfants Lenval à surmonter le choc. Situé sur la promenade des Anglais, à peu près à la hauteur à laquelle Mohamed Lhaouaiej-Bouhlel a fait ses premières victimes, l’établissement a accueilli des dizaines de victimes de tout âge. « Des gens portaient leurs enfants à bout de bras, c’était des scènes très dures », explique Emmanuelle Guesnier, qui s’occupe de la cellule médico-psychologique de l’établissement. Pourtant, ce qui l’a marqué avant tout, c’est le silence. « Tout le monde était extrêmement concentré sur ses missions, on n’avait pas le temps de penser ! Et puis, il fallait donner aux parents l’image « qu’on gérait »», raconte-t-elle.

Dès 23h30, la cellule d’aide psychologique a été activée. Pendant des heures, elle a vu défiler des familles brisées, des parents à la recherche de leurs enfants, des proches déchirés par l’attente… Quelques membres du personnel ont frappé également à la porte pour raconter leurs cauchemars, les angoisses, la boule au ventre… « Les adultes, ce n’est pas notre spécialité, mais on est ouvert à tout le monde », explique cette infirmière de formation. Après avoir travaillé quasiment non-stop pendant plusieurs jours, l’équipe soignante a commencé peu à peu réaliser. La direction a organisé plusieurs débriefings pour que chacun puisse vider son sac. « Mais surtout, on en parle énormément entre nous. Il y a une vraie solidarité, ça aide beaucoup ». Même si, confesse-t-elle, elle ne dort pas beaucoup et se noie dans le travail pour éviter de trop cogiter.

Le travail pour oublier

Pour l’instant, la thérapie du lieutenant Pierre Binaud passe également par le travail. « Il faut pas arrêter, ça aide ». Réaliser que lui et son équipe ont contribué à sauver des vies lui permet de lutter contre les images effroyables. « Le jour de la minute de silence, j’ai fait exprès de remettre exactement les mêmes personnes que le 14 juillet dans le dispositif. Voir l’émotion des gens, que nous avions été utiles, qu’ils nous remerciaient nous a fait énormément de bien. » Maintenant que l’activité est revenue à la normale, un psychologue organise des séances en groupe ou en individuel. Lui ne sait pas encore s’il ira mais encourage ses hommes à le faire dès qu’ils en ressentent le besoin. « Chacun réagit différemment, ça ne sert à rien de vouloir lutter. »