Attentat de Nice: La France est-elle en train de basculer dans la haine?

TERRORISME Les réactions à l’attentat de Nice laissent craindre une fracture dans la société, alors que les appels à l’unité nationale ont fait long feu…

Audrey Chauvet

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Une affiche scotchée sur une vitre de la Promenade des Anglais, à Nice, le 16 juillet 2016.
Une affiche scotchée sur une vitre de la Promenade des Anglais, à Nice, le 16 juillet 2016. — LaurentVu/SIPA

« Est-ce que nous serons capables d’être ensemble, unis, forts ? Ou est-ce que nous allons connaître la discorde, la désunion et la dislocation ? » A cette question rhétorique de François Hollande, posée ce mardi lors de son déplacement à Lisbonne, nul n’a encore de réponse. Les réactions à l’attentat de Nice, survenu ce 14 juillet, se sont démarquées de celles consécutives au 13 novembre ou à l’attaque contre Charlie Hebdo : le hashtag #Jesuisépuisé, symptomatique de Français au bout du rouleau, et les propos violents tenus par certains responsables politiques ont ouvert la porte à une parole raciste décomplexée qui menace aujourd’hui la « cohésion nationale » que le chef de l’Etat appelle de ses vœux.

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« C’est ce que veut Daesh »

Déjà en mai dernier, le patron du renseignement intérieur français, auditionné par des parlementaires, alertait contre le risque d’affrontements entre des groupuscules d’ultra-droite et la communauté musulmane. « Encore un ou deux attentats et elle [cette confrontation] adviendra », alertait alors Patrick Calvar. L’attentat de Nice a-t-il fait sauter le verrou ? « Ce qui est évoqué ici, c’est uniquement un schéma que nos services de renseignement doivent en avoir en tête car leur travail consiste à anticiper tout ce qui peut se produire », estime Jean-Yves Camus, politologue spécialiste de l’extrême droite et directeur de l’Observatoire des radicalités politiques de la Fondation Jean-Jaurès.

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Rien ne permet d’affirmer que l’ultra-droite ait aujourd’hui des projets concrets, mais « si l’un d’eux se mettait demain à tirer sur le premier musulman qu’il rencontre, cela aurait une portée énorme : des quantités de gens s’engouffreraient dans la brèche pour culpabiliser la France dans son ensemble et dire que c’est un pays raciste », note Jean-Yves Camus. « C’est ce que veut Daesh : une réaction qui lui permette de souder une partie conséquente de la population d’origine musulmane résidant en France. Daesh essayera de gagner des recrues en leur disant qu’ils sont sur une terre de mécréants et leur décriront une situation dans laquelle ils pourraient au minimum se reconnaître. » Dans Le Parisien de ce mercredi, l’anthropologue des religions Malek Chebel appelait ainsi la communauté musulmane à « se désolidariser de manière totale des chantres de l’islam fanatisé » pour éviter que les tensions ne s’accroissent.

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Nice, un révélateur plus qu’un générateur de haine ?

Si les groupes d’ultra-droite restent encore très minoritaires, il semble néanmoins que la parole raciste se libère. A Nice, depuis le 14 juillet, les altercations se multiplient. Lors de l’hommage officiel ce lundi, Manuel Valls a été copieusement hué et un petit tas d’ordures déposé à l’endroit où le terroriste Mohamed Lahouaiej-Bouhlel a été abattu par les forces de l’ordre. Autant de manifestations de la colère qui a gagné les Français et de la haine qui s’instille dans les esprits.

 

 

« Lors des précédents attentats, nous n’avons pas vu de poussée forte sur les indicateurs sur le racisme ou les immigrés, note Bruno Jeanbart, directeur général de l’institut de sondage OpinionWay. Après le 13 novembre, 64 % des Français estimaient qu’il y avait trop d’immigrés en France, ce chiffre était de 60 % depuis 2011. L’augmentation était faible car on était déjà à un niveau élevé. » Même constat sur la question de l’islam : 58 % des sondés estimaient qu’il était une menace pour la République après les attentats de Paris, soit seulement deux points de plus qu’avant le Bataclan et le Stade de France. A Nice, les déclarations sans ambages de certains habitants ne sont pas si étonnantes au regard des résultats aux élections régionales de décembre dernier, où Marion Maréchal-Le Pen avait réuni 45,22 % des votes au second tour en Provence-Alpes-Côte d’Azur.

Des résultats pour renforcer la cohésion

« On ne peut toutefois pas exclure que l’attentat de Nice ait plus d’effet sur l’opinion des Français que les précédents attentats, car il y a un phénomène de répétition, mais je pense qu’on verra surtout une différence sur la question des responsabilités, les Français semblent plus inquiets de savoir si toutes les mesures ont été prises pour éviter qu’un attentat ne se reproduise », estime Bruno Jeanbart. Au-delà des appels à la cohésion et des mesures sociétales que le gouvernement compte mettre en œuvre (mise en valeur des réservistes, appel aux sportifs de haut niveau pour parler à la jeunesse ou aide aux directeurs de centres de vacances pour répondre aux questions des jeunes), ce sont surtout des résultats contre le terrorisme qui sont attendus. « Il faut que les Français se sentent renforcés dans leur désir de faire corps par des résultats concrets, rappelle Jean-Yves Camus. S’il n’y a pas une baisse du nombre d’attaques et moins de bruit de fond, comme cette attaque au couteau ce mardi qui a fait – à tort ou à raison- débattre sur les réseaux sociaux, on ne pourra pas contenir l’exaspération. »