Attentat de Nice: La lutte contre le terrorisme est-elle aussi efficace en province qu'à Paris?

TERRORISME Le rapport parlementaire sur les attentats du 13 novembre avait pointé la faiblesse des services de renseignements de proximité. Mohamed Lahouaiej Bouhlel aurait-il pu être repéré s’il avait habité à Paris ?….

Caroline Politi

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Hommage aux victimes de l'attentat sur la promenade des anglais. (AP Photo/Francois Mori)
Hommage aux victimes de l'attentat sur la promenade des anglais. (AP Photo/Francois Mori) — Francois Mori/AP/SIPA

L’union sacrée qui a prévalu après les attentats de Charlie Hebdo et ceux du 13 novembre n’est plus qu’un lointain souvenir. Le bilan de l’attaque perpétrée à Nice par Mohamed Lahouaiej Bouhlel qui a lancé un camion à pleine vitesse sur la promenade des Anglais n’était pas encore connu que les premières critiques à l’égard de la politique antiterroriste du gouvernement se faisaient entendre. « Il aurait fallu », « On aurait dû », « Si on avait fait »… Certaines propositions – à l’instar du lance-roquettes d’Henri Guaino - ont été très largement moquées, d’autres ont relancé le débat sur l’efficacité des services de renseignements. Car ce Tunisien de 31 ans n’avait pas été repéré comme radicalisé et ne faisait donc pas l’objet d’une fiche « S », sécurité du territoire.

Son mode de vie à l’occidentale était-il un moyen de tromper les forces de l’ordre, tel que le préconisent les théoriciens du djihad ? « Il ne fréquentait pas la mosquée, ne mangeait pas de porc, buvait de l’alcool, consommait de la drogue et avait une vie sexuelle débridée », a détaillé ce lundi le procureur de la République, François Molins. Le magistrat a précisé qu’il avait commencé à se laisser pousser la barbe seulement huit jours avant son équipée meurtrière. Pourtant, malgré sa radicalisation « extrêmement rapide », selon les mots de Bernard Cazeneuve, son acte était clairement prémédité : depuis le 1er juillet, Mohamed Lahouaiej Bouhlel multipliait les recherches sur Internet, faisait des repérages, montrait même des vidéos de décapitations à ses proches. Un faisceau d’éléments, certes très récents, mais relativement fournis.

Les faiblesses des services de renseignement

Y a-t-il eu une faille des services de renseignements niçois ? Le 5 juillet dernier, un rapport parlementaire sur les attentats du 13 novembre avait pointé les faiblesses du renseignement territorial. En 2008, les régions ont subi de plein fouet la fusion, ordonnée par Nicolas Sarkozy, de la direction de la surveillance du territoire et des renseignements généraux pour créer l’actuelle direction générale de la sécurité intérieure (DGSI). Les missions des RG ont été externalisées au sein d’une sous-direction de la police, le Service central de renseignement territorial (SCRT). Les effectifs et le budget sont insuffisants et le maillage territorial se détend. L’affaire Merah montrera les multiples failles du système.

Mais depuis, le SCRT a été considérablement renforcé, passant de 1.622 agents en 2008 à 2.350 aujourd’hui. Alors qu’il ne s’occupait que d’une centaine d’individus « radicalisés » il y a deux ans, il en suit aujourd’hui environ 3.600. Il laisse les plus dangereux (environ 2.000) à la DGSI. « On n’aurait pas pu repérer un tel individu. A Paris ou ailleurs, tranche Sébastien Pietrasanta, député PS et rapporteur de la commission d’enquête parlementaire. Au contraire, la surveillance est parfois plus facile en province qu’en banlieue parisienne. Dans les communes moyennes, le relai entre les différentes instances est plus facile. » Preuve de l’efficacité des services niçois, selon le parlementaire, l’attentat déjoué du carnaval en février 2014. Trois canettes remplies d’explosifs avaient été découvertes dans l’appartement d’Ibrahim Boudina, tout juste rentré de Syrie. Il projetait de perpétrer un attentat similaire à celui de Boston.

La création d’une direction générale du renseignement territorial

Pour affiner la détection des « signaux faibles », Sébastien Pietrasanta propose cependant la création d’une direction générale du renseignement territorial, placée auprès du ministre de l’intérieur. Objectif : en finir avec le mille-feuille administratif. Car aujourd’hui, le SCRT doit cohabiter avec deux autres entités territoriales. La première, la sous-direction de l’anticipation opérationnelle, a été créée en 2013 au sein de la gendarmerie. Cette unité constituée de 540 analystes est « encore trop absente des locaux de la DGSI », déplore le rapport. La seconde, la direction du renseignement de la préfecture de Paris (DRPP), voit souvent ses missions interférer avec celles du SCRT. « Plus on simplifiera et on centralisera les données, plus on sera efficace et rapide », résume le parlementaire.