Attentat de Nice: De #JesuisCharlie à #Jesuisépuisé, des Français fatigués tentés par la violence

SOCIETE Les réactions à l’attentat de Nice contrastent avec la volonté de résistance qui était apparue après le 13 novembre ou l’attaque contre « Charlie Hebdo »…

Audrey Chauvet

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Hommage aux victimes de l'attentat de Nice, le 17 juillet 2016 sur la Promenade des Anglais.
Hommage aux victimes de l'attentat de Nice, le 17 juillet 2016 sur la Promenade des Anglais. — Laurent Cipriani/AP/SIPA

Plus de dix millions de personnes dans la rue le 11 janvier 2015 pour scander « Je suis Charlie ». Des milliers de jeunes proclamant « Tous en terrasse » après le 13 novembre. Et, quatre jours après l’attentat de Nice, ce petit tas d’ordures parmi des milliers de fleurs sur la Promenade des Anglais, symbole de la haine qui ne se cache plus dans l’émotion collective. Bien sûr, les messages de soutien, les bougies et les bouquets sont encore là. Mais, avec trois attentats majeurs en l’espace d’un an et demi, la capacité des Français à encaisser le choc semble se tarir, transformant les #JesuisCharlie en #Jesuisépuisé et laissant la place à des messages violents.

Les ressources psychologiques s’épuisent

 

 

Après un « ouf » de soulagement à l’issue d’un Euro sous haute tension, une presque victoire des Bleus et le début des vacances d’été, les Français retrouvaient un peu de leur insouciance. Nous étions 9 mois pile après les attentats de Paris et Saint-Denis, soit le temps que les sociologues estiment nécessaire pour qu’une société reprenne une vie normale après un attentat. Mais la nuit du 14 juillet, la France en vacances est tombée de haut. « On ne peut pas s’habituer à de tels actes », estime le sociologue Michel Wievorka. « On sait qu’il nous faut vivre dans un climat de violence, mais c’est une chose de savoir que c’est possible qu’il se passe quelque chose et une autre de s’y habituer ».

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L’onde de choc a donc été aussi forte que lors des précédents événements mais la capacité des Français à ne pas se laisser abattre semble bien entamée : sur les réseaux sociaux, le hashtag #Jesuisépuisé a résumé le sentiment de nombreuses personnes. « Ce sont les ressources que les gens mettent en place pour lutter qui s’épuisent, commente le Dr Aurore Sabouraud-Séguin, psychiatre et directrice du Centre de psychotrauma de l’Institut de victimologie à Paris. La répétition des attaques et le sentiment de danger épuisent l’optimisme, le fait d’avoir un but dans la vie, d’y trouver un sens. Les traumatismes à répétition épuisent la capacité à aller de l’avant. » Loin d’être rodés à l’exercice de l’hommage et de la résistance face à l’adversité, les Français n’ont simplement plus autant de forces que lors des premiers attentats. « Les éléments positifs sur lesquels s’appuie la résilience, ce sont les liens sociaux, amicaux, familiaux ou professionnels de qualité, ainsi que notre foi personnelle en la vie. Or, on sait qu’en ce moment, le tissu social et professionnel est fragile, donc pour les gens qui font face à la pauvreté, au chômage, à la dépression, il est très difficile de supporter tout ça », note la psychiatre.

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La violence, conséquence de l’accablement

Face à cet accablement, les représentants de la nation ne semblent pas avoir trouvé les mots pour apaiser les esprits et rassurer. Bien au contraire, le temps de « décence » que les politiques semblaient avoir observé lors des précédents attentats s’est réduit comme peau de chagrin et la parole raciste ou violente s’affiche sans complexes. « L’accablement dans lequel entre notre société nous place dans une logique inquiétante : le débat politique semble pourri de tous côtés, on sent clairement monter les tensions notamment dans certains quartiers où les musulmans et les identitaires s’affrontent, des parlementaires font des propositions inadaptées… Les Français se méfient beaucoup de la classe politique et chez certains cela peut se transformer en un vote radical qui apparaît comme une solution miracle », commente le sociologue Michel Wievorka.

 

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Ce lundi, le Premier ministre Manuel Valls, venu assister à la minute de silence sur la Promenade des Anglais, a été copieusement hué par la foule. Sur cette même artère, théâtre de l’attentat sanglant de jeudi soir, un petit tas d’ordures a été formé à l’endroit où Mohamed Lahouaiej-Bouhlel a été abattu. Et ce dimanche, le Front National se targuait d’un boom d’adhésions depuis le 15 juillet. Une réaction de Français fatigués, prenant exemple sur ce que François Hollande a qualifié d’« outrances » dans la bouche de certains politiques ? « Le sentiment que "trop, c’est trop", qu’on ne peut pas en supporter plus, conjugué à la cacophonie politique crée une violence, qui ne résoudra pas les problèmes », estime la psychiatre Aurore Sabouraud-Séguin. D’après elle, seules « l’harmonie et la compassion » peuvent encore apaiser des esprits lessivés par trop de drames. Des fleurs, des bougies, des rassemblements, de la solidarité… Ces « envies de paix » risquent d’être encore mises à mal si d’autres attentats ouvrent un peu plus largement la porte à la haine.

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