Attentat de Nice: «Dès que je croise un camion, j’ai l’impression qu’on va me tirer dessus»

TÉMOIGNAGE Le véhicule fou est passé à «un mètre» de ce Niçois, jeudi soir sur la promenade des Anglais...

Fabien Binacchi

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Le Niçois Julien Chauvel, 35 ans, vendredi sur les hauteurs de Nice
Le Niçois Julien Chauvel, 35 ans, vendredi sur les hauteurs de Nice — F. Binacchi / ANP / 20 Minutes

« Attentat a nice. 1m Pres Jetais mort. Horrible. (sic) » Ce post Facebook, pour rassurer ses proches, Julien Chauvel, 35 ans, l’a écrit dans l’empressement quelques minutes seulement après avoir été frôlé par le camion fou qui a tué au moins 84 personnes et en a blessé des dizaines d’autres, jeudi soir sur la Promenade des Anglais, à Nice.

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Ce vendredi, dans son appartement des hauteurs de l’ouest de la capitale azuréenne, le responsable des ouvrages d’art à la métropole Nice Côte d’Azur raconte à 20 Minutes qu’il « ne réalise toujours pas ce qu'[il] a vu ». « Nous étions trois, venus là surtout pour écouter la musique des petits groupes installés le long de la Prom'. On a juste eu le temps de s’installer sur le terre-plein central pour se servir un verre que le camion est arrivé ».

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«J’avais l’impression d’avoir affaire à des poupées désarticulées»

Tout se passe en un éclair : « un enchaînement de bruits sourds », les corps qui tapent sur la carcasse du poids lourd, « et cette masse blanche qui est passée à un mètre de nous, à fond la caisse ». Puis le vide. Un silence assourdissant de quelques secondes.

Avant la panique. Ses deux amies sont embarquées dans un mouvement de foule. Lui, formé aux premiers secours, voit « tous ces corps jonchés sur le sol » et s’approche pour voir s’il peut aider. « J’ai vu une tête écrasée, des torses broyés. Mais j’avais l’impression que ce n’était pas réel. J’avais l’impression d’avoir affaire à des mannequins, à des poupées désarticulées. Qu'il s'agissait d'effets spéciaux, de cinéma. Il n’y avait presque pas de sang », se remémore Julien Chauvel.

En sécurité chez une famille de touristes russes

Les morts, les blessés, sont tous immobiles. « J’ai croisé le regard d’une personne qui semblait encore en vie mais qui ne bougeait pas, ses yeux grands ouverts », dit-il. Un peu plus loin, un homme soulève un bébé en criant. Puis des coups de feu. Quelques centaines de mètres plus haut, la police est en train d’abattre le conducteur du camion. Et ceux qui étaient restés sur place se mettent à leur tour à courir.

Julien rentre dans un immeuble, en ressort et trouve finalement refuge dans un appartement au premier étage d’un autre bâtiment. « On nous disait d’aller nous abriter. J’ai sonné à plusieurs portes. » Et c’est finalement chez une famille du Daghestan (Russie) qu’il atterrit. « Ils m’ont donné à manger, on s’est serré dans nos bras. On ne se comprenait pas forcément mais ça n’était pas important », relate le Niçois.

Des personnes réagissent, émues, après l'attaque de Nice en France, le 15 juillet 2016
Des personnes réagissent, émues, après l'attaque de Nice en France, le 15 juillet 2016 - Valery HACHE AFP

«Je n'arrive même pas à être en colère»

Il y restera plus de quatre heures avant que l’alerte ne soit levée. Trois petites heures de sommeil plus tard, Julien a besoin de parler de ce qui s’est passé. « Je n’arrête pas de me dire qu’on aurait pu y passer. Je n’arrête pas de me dire que, vu la violence de ce qui s’est passé, il y aurait pu avoir encore plus de morts. Mais je n’arrive même pas à être en colère. Je pense surtout aux enfants. Il y avait beaucoup d’enfants », souligne le jeune papa.

Ce lundi après-midi, avec l’une de ses deux accompagnatrices de la veille et un autre ami, Julien est allé rencontrer des psychologues à la Maison d’accueil des victimes (MAV) de la ville de Nice. « Il va falloir que je réalise ce qui s’est passé. Mais aussi que je fasse avec mes nouvelles peurs. Je ne retournerai pas dans un bain de foule avant quelques années. Et dès que je croise une voiture ou, pire, un camion, j’ai l’impression qu’on va me tirer dessus », soupire-t-il.