Attentats de Nice: « C’est un mode opératoire extrêmement difficile à parer »

INTERVIEW Lancer un véhicule à vive allure sur une foule est un mode opératoire plusieurs fois utilisés par les organisations terroristes. Alain Rodier, du Centre français de recherche sur le renseignement, explique pourquoi…

Propos recueillis par Fabrice Pouliquen

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Des policiers à la recherche d'indices aux abords du camion qu'a lancé sur la foule un terroriste franco-tunisien de 31 ans, jeudi soir sur la promenade des Anglais, à Nice.
Des policiers à la recherche d'indices aux abords du camion qu'a lancé sur la foule un terroriste franco-tunisien de 31 ans, jeudi soir sur la promenade des Anglais, à Nice. — AFP

« Un militaire avec un lance-roquette » aurait suffi à arrêter le camion. Du moins selon Henri Guaino, député LR et candidat à la primaire de la droite, qui réagissait sur RTL à l’attentat terroriste à Nice commis jeudi soir. Selon un bilan provisoire, l’attaque, perpétrée avec un camion lancé sur la foule amassée sur la Promenade des Anglais a fait 84 morts.

Que peut-on faire contre ce type d’actes terroristes ? 20 Minutes a interrogé à ce sujet Alain Rodier, directeur de recherche au Centre français de recherche sur le renseignement.

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Pouvait-on s’attendre à une attaque comme celle qui a été perpétrée à Nice ce jeudi ?

Oui, on pouvait s’y attendre. C’est un mode opératoire pris en compte dans les commissions d’enquête et dans les audits de sécurité en amont des grands événements. Ce n’est pas la première fois que cette méthode est utilisée par des terroristes. Le numéro 1 d’Inspire, le magazine en anglais d’Al-Qaida, invite explicitement des volontaires à utiliser cette méthode. C’était en 2010. Daesh en a fait de même. Et souvenez-vous qu’en France, deux opérations de ce type avaient été perpétrées à Nantes et Dijon en décembre 2014.

Pourquoi ce mode opératoire est-il utilisé par des terroristes ?

C’est l’une des façons les plus simples de passer à l’action. Il n’y a pas besoin d’une logistique lourde, il n’y a rien à confectionner. C’est aussi malheureusement plus efficace qu’une attaque individuelle au couteau qui ne demande pas forcément plus d’organisation. Regardez le nombre d’impacts de balles sur le camion en Nice. On n’arrête pas facilement un camion lancé à vive allure dans une foule.

On ne peut rien faire justement contre ce type d’attaque ?

C’est en effet extrêmement difficile à parer. Je ne sais pas dans quel contexte Henri Guaino a sorti cette phrase, mais c’est une réaction curieuse et assez simpliste. Regardez Israël. Ce pays, beaucoup plus petit que la France, est en pointe dans l’antiterrorisme et à des services secrets très performants. Malgré tout, ce type d’attentats – un véhicule jeté dans la foule- a pu être perpétré à plusieurs reprises.

Au-delà du mode opératoire, il y a le profil du chauffeur qui pose question aussi. On parle d’un homme qui n’était pas fiché S…

Il faut se montrer prudent. L’enquête démarre tout juste, on sait encore peu de chose de cet homme. Mais c’est un profil qu’on commence à connaître aussi dans les attaques terroristes et qu’il n’est pas été fiché S ne veut pas dire qu’il y a eu une faille dans la surveillance antiterroriste française. Là encore, c’est l’une des méthodologies employées par Daesh et Al-Qaida. Depuis qu’elles existent, ces deux organisations ont appelé aussi des personnes qui ne sont pas en lien direct avec elles à passer à l’action. Les fameux « loups solitaires ». Ces individus sont beaucoup plus difficiles à repérer, surtout s’ils ont pris garde à ne pas se faire repérer pour leur idéologie salafiste djihadiste. Mais il ne faut pas désespérer pour autant. Plusieurs attentats ont été déjoués dernièrement sur le sol français.

Faut-il alors maintenir l’Etat d’urgence ? Est-ce réellement efficace ?

S’il n’y a pas d’état d’urgence, les forces de sécurité bénéficieront de moins de moyens et la France présentera alors aux terroristes des vulnérabilités plus importantes. Mais un dispositif d’état d’urgence ne peut empêcher tous les attentats. Regardez là encore du côté d’Israël. L’état d’urgence y est quasi-permanent depuis 1948. Cela empêche énormément d’opérations terroristes… mais pas toutes. On critique aussi beaucoup l’opération Sentinelle ces derniers jours. Mais, on ne sait pas combien d’actions ont été évitées uniquement du fait de la présence de gardes statiques ou de militaires dans les lieux publics en France. C’est toujours un point que les critiques ne prennent jamais en compte, parce qu’on ne peut pas le comptabiliser. Mais c’est un point qui compte.