Harcèlement à France Télécom: «Il était assis dans la cuisine. Il a pris une arme et c’était fini…»

TEMOIGNAGE Le parquet de Paris a demandé, ce jeudi, que France Télécom et ses anciens dirigeants soient jugés pour « harcèlement moral » après la vague de suicides qui a touché l’entreprise…

Vincent Vantighem

— 

Strasbourg, le 7 octobre 2009. Des anciens salariés de France Télécom manifestent après la vague de suicides qui a frappé l'entreprise.
Strasbourg, le 7 octobre 2009. Des anciens salariés de France Télécom manifestent après la vague de suicides qui a frappé l'entreprise. — FREDERICK FLORIN / AFP

Robert aimait bien son travail. « Il pensait même qu’il allait avoir une promotion avant que tout ça ne commence… » En prononçant cette phrase, Marie-Laure ne peut réprimer le sanglot qui monte dans sa gorge. Robert fait partie des 35 anciens salariés de France Télécom qui se sont donné la mort entre 2008 et 2009. Le parquet de Paris a requis, ce jeudi, le renvoi devant un tribunal correctionnel de sept anciens dirigeants de l’entreprise pour le « harcèlement moral » qui a conduit à cette vague de suicides.

>> Les faits : Le parquet demande un procès pour «harcèlement moral»

Pas de quoi consoler cette Alsacienne. « Cela fait sept ans que ça dure et on ne comprend toujours rien. Pour moi, les dirigeants ne sont qu’une bande de crapules. Des salopards qui ont joué avec la vie des autres. » Et avec celle de son frère surtout. Robert était un technicien qui travaillait en 3x8 quand l'opérateur lui a proposé, du jour au lendemain, à 51 ans, une reconversion dans un service commercial.

« Il est rentré en expliquant qu’on lui avait parlé de mutation, se souvient encore Marie-Laure. Il a dit qu’il avait été convoqué à plusieurs réunions. Il a commencé à parler de harcèlement. Je voyais que ça n’allait pas du tout… »

Les raisons de son geste griffonnées sur un cahier

Séparé de son épouse, Robert se met alors à faire du sport à hautes doses. Pas assez pour lui permettre de décompresser. « Il a perdu beaucoup de poids. Il ne mangeait presque plus. Le médecin l’a mis à plusieurs reprises en arrêt maladie, raconte encore sa sœur. Cette bande de crapules voyait bien qu’il était malade. »

Gravement dépressif même. Sous traitement médicamenteux, Robert passait alors l’essentiel de ses journées assis sur une chaise à réfléchir quand il ne parvenait pas à retourner au bureau. « Un samedi matin [de mai 2008], il était assis dans la cuisine. Il m’a demandé d’aller faire une course. Je suis parti vingt minutes peut-être. Il a pris une arme et c’était fini… », raconte Marie-Laure.

C’est elle qui l’a découvert dans sa cuisine. Sur la table, il y avait le petit carnet qu’il ne quittait jamais. A l’intérieur, Robert avait griffonné les raisons de son geste. Elles tenaient en deux mots : France Télécom. « Il a expliqué qu’il n’en pouvait plus de ce qu’il se passait au travail… »

>> Réactions : «Si on peut éviter de perdre sa vie à la gagner...»

« Combien voulez-vous pour l’enterrement ? »

Entendue par les enquêteurs, Marie-Laure ne leur a épargné aucun détail. Et surtout pas la réaction de son ancien employeur après la mort de son frère. Alors que l’entreprise de télécommunications était dans l’œil du cyclone en raison de la multiplication des suicides, elle se souvient du numéro qu’on lui avait demandé d’appeler.

« C’était à Lyon. J’ai appelé parce que je voulais savoir ce qu’il s’était passé. Comment mon frère avait pu en arriver à cet extrême-là. Je n’ai eu aucune réponse. » A l’inverse, France Télécom lui a retourné une simple question : « Combien voulez-vous en guise de dédommagement pour l’enterrement ? »