Les nouveaux pères: «Le modèle de la paternité idéale a profondément changé»

EDUCATION Désireux de jouer un rôle actif dans l’éducation de leurs enfants, les pères d’aujourd’hui s’inspirent plus de leur propre mère que de leur père, selon une étude publiée ce jeudi ...

Propos recueillis par Anissa Boumediene

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Pour élever leurs enfants, les pères daujourd'hui prennent plus exemple sur leur mère que sur leur père.
Pour élever leurs enfants, les pères daujourd'hui prennent plus exemple sur leur mère que sur leur père. — SUPERSTOCK/SIPA

Le père est-il devenu une mère comme les autres ? Dans une enquête* del’Union nationale des associations familiales (Unaf) publiée ce jeudi et pour laquelle 11.000 pères ont été interrogés, les papas d’aujourd’hui se confient sur leur rôle et la place qui leur est accordée en tant que parent dans la société. A mille lieues de l’éducation à la papa que nombre d’entre eux ont reçue, les pères 2.0 entendent jouer bien plus que le rôle du méchant flic, caricature éculée du pater familias qui fait figure d’autorité. Agnès Martial, chercheuse au CNRS, spécialiste des questions de genre et de parentalité et auteure de l’ouvrage collectif Des pères en solitaires** (éd. PUP), livre à 20 Minutes son analyse de la nouvelle paternité.

Selon l’enquête de l’Unaf, la majorité des pères (86 %) déclarent que l’éducation qu’ils donnent à leurs enfants est différente de celle qu’ils ont reçue de leurs pères. Près de la moitié (46 %) d’entre eux déclarent s’être inspirés d’une autre personne, notamment leur mère ou leur conjointe. Mais qu’est-ce qui fait un bon père aujourd’hui ?

Le modèle de la paternité idéale a profondément changé. Auparavant, le père était distant, perçu comme le pourvoyeur de revenu et ne s’occupait pas vraiment de ses enfants, or ce modèle-là n’est plus valorisé. Aujourd’hui, ce qui est important pour les hommes mais aussi pour les femmes, c’est qu’ils construisent une paternité basée sur la proximité et la complicité affective avec leurs enfants, qu’ils soient plus présents, impliqués et participent au quotidien à la prise en charge des enfants. Cette nouvelle paternité s’accompagne – sur le papier — d’un idéal de partage des tâches éducatives. La paternité change mais n’a pas vocation à se confondre avec la maternité, d’ailleurs cette proximité affective n’efface pas pour autant le rôle de pourvoyeur de revenu qui est encore majoritairement dévolu aux hommes.

En pratique, cet idéal de partage égalitaire des tâches éducatives est loin d’être atteint…

C’est vrai, la répartition des tâches éducatives dans le couple estencore très sexuée et les femmes y consacrent encore deux fois plus de temps que les hommes. Aux mères revient majoritairement le soin de s’occuper du bain, de la préparation des repas ou encore des devoirs scolaires, là où les hommes vont plus volontiers s’occuper d’accompagner les enfants dans leurs activités extrascolaires et les loisirs.

Beaucoup de pères se plaignent que leur travail les empêche de passer du temps avec leurs enfants, mais ils sont moins enclins que les mères à aménager leurs horaires pour se rendre disponibles. Pourquoi ?

Dans la redéfinition de la paternité, la question du rapport à l’emploi est fondamentale. L’identité masculine contemporaine reste associée à la réussite professionnelle et dans le monde du travail aujourd’hui, il reste beaucoup plus difficile pour eux de justifier d’un aménagement des horaires pour les enfants ou de prendre un congé parental. La question des moyens financiers de la famille entre aussi en ligne de compte. D’ailleurs, les couples dans lesquels on se rapproche d’un partage égalitaire des tâches éducatives sont majoritairement issus de milieux plus favorisés, plus diplômés : les cadres ont des horaires lourds, mais plus de souplesse pour organiser leur agenda. Pour ceux qui occupent des emplois moins qualifiés avec des horaires fixes voire décalés, c’est bien plus compliqué.

Comment expliquer que 56 % des pères (et même 66 % des pères « solos ») ont le sentiment de n’être considérés que comme le parent secondaire ?

C’est le résultat d’un ensemble de facteurs. Dans les faits, ce sont encore aujourd’hui les mères qui sont les plus présentes dans l’éducation des enfants. En pratique, les institutions, l’école par exemple, vont en premier lieu s’orienter vers elles. Mais c’est aussi aux pères de s’emparer davantage de leur parentalité. En cas de divorce, la majorité des cas d’attribution de garde des enfants à la mère interviennent dans des procédures par consentement mutuel, où le juge « prend acte » de l’accord conclu entre les deux parents.

Mais les pères les plus impliqués peuvent légitimement éprouver un manque de reconnaissance. Les recherches menées sur les paternités en solitaires montrent qu’en cas de séparation, si le rôle de mère se suffit à lui-même, on va avoir tendance à penser qu’un homme seul est un bon père s’il est bien entouré au quotidien : par sa mère, ses sœurs ou encore par une nouvelle compagne. Il y a là une réflexion sociétale à mener.

Mais il faut garder à l’esprit qu’en l’espace de deux générations, la paternité a été bouleversée, l’évolution peut sembler lente mais les choses ont changé. Même s’il reste du boulot pour atteindre l’égalité.

* Enquête réalisée de mars à octobre 2015 dans 48 départements, questionnaires envoyés à 3.000 ménages par département parmi les ménages allocataires des CAF ayant au moins un enfant à charge âgé de 4 à 20 ans. Taux de réponse de 11 %, soit 11.000 pères répondants.

** Des pères en solitaires, Ruptures conjugales et paternité contemporaine, sous la direction d’Agnès Martial, Edition Publications de l’Université de Provence, en librairie depuis le