Des examinateurs le 15 juin 2016 dans un lycée de Strasbourg lors de l'épreuve de philosophie. AFP PHOTO / FREDERICK FLORIN
Des examinateurs le 15 juin 2016 dans un lycée de Strasbourg lors de l'épreuve de philosophie. AFP PHOTO / FREDERICK FLORIN — AFP

TEMOIGNAGES

Bac: «On tombe parfois sur des aberrations», raconte un correcteur

Cette année, 170.000 enseignants sont sollicités pour surveiller et/ou corriger le bac. Et il y a parfois de drôles de surprises...

Pour certains, c’est la corvée, mais pour d’autres,le bac est un moment fort dans leur année de boulot. Pour la session 2016 de l’examen le plus célèbre de France, près de 170.000 examinateurs et correcteurs ont été sollicités par l’Education nationale afin de surveiller les 695.682 candidats et/ou de noter leurs 4 millions de copies.

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Parmi eux, André, professeur de philosophie dans l’académie de Paris, qui se prête à l’exercice depuis 21 ans : « Surveiller et corriger le bac, ce n’est ni un plaisir, ni une contrainte, c’est une mission que j’essaye d’accomplir le mieux possible par souci de justice et de justesse », commente-t-il. Un sentiment de responsabilité partagé par Anne, professeur d’Anglais dans l’académie de Nice : « j’ai l’impression de participer à un moment très solennel dans la vie des élèves », souligne-t-elle.

« Une année, j’ai pris un candidat en train de tricher »

Premier rituel pour les enseignants : assurer la surveillance des épreuves. « Cette année, je surveille trois épreuves de 4 heures chacune. Ce n’est pas la partie la plus passionnante du bac pour nous, mais notre rôle est important pour expliquer aux candidats les consignes liées à l’épreuve et veiller à son bon déroulement », témoigne Christine, professeur d’histoire-géographie dans l’académie d’Amiens, qui se prête à l’exercice depuis 25 ans. Si certains profs s’ennuient ferme pendant le temps de l’épreuve où ils ne doivent pas quitter les élèves des yeux, d’autres parviennent à tuer le temps intelligemment, à l’instar d’André : « Lorsque je surveille l’épreuve de philo, j’essaye de percevoir comment les candidats sentent le sujet. J’étudie aussi leur comportement face au rituel du bac : jouent-ils le jeu de l’épreuve nationale ou essayent-ils de défier les examinateurs ? », indique-t-il.

« Faire attention aux montres connectées »

Quant à Anne, elle veille surtout à prévenirla fraude. « J’assure une surveillance active. Cette année, je vais particulièrement faire attention aux montres connectées. Et dans mon lycée, on utilise un détecteur de portables », raconte-t-elle. Lorsqu’un élève est pris en flagrant délit, l’affaire tourne parfois mal, comme s’en souvient André : « une année, j’ai pris un candidat en train de tricher et j’ai décidé avec l’autre examinateur de ne pas l’exclure de l’épreuve, mais de le pénaliser en le faisant patienter une heure avant qu’il puisse composer à nouveau. Mais loin de nous remercier, il nous a menacés », évoque-t-il. Une bienveillance envers les candidats dont Christine ne peut pas se départir non plus, elle qui leur prodigue des conseils pendant les épreuves : « j’insiste sur l’importance d’une bonne présentation de la copie. Et lorsque certains élèves veulent quitter la salle très tôt, je les incite à rester davantage pour améliorer leur copie ». Lors de leurs surveillances, les profs assistent aussi parfois à des scènes rigolotes : « certains candidats viennent avec de quoi manger comme s’ils allaient soutenir un siège. Et une fois un candidat était au bord de l’endormissement », s’amuse Anne. « Mais on assiste très rarement à des crises de nerfs, à des scènes théâtrales, comme si le symbole même de ce rite de passage qu’est le bac calmait les mœurs et empêchait les comportements irrespectueux », estime André.

Chaque année, les copies charrient leur lot de perles…

Mais la mission la plus importante des profs lors dubac demeure évidemment la correction des copies. « Cette année, j’en ai 80 à corriger en 10 jours », témoigne Anne. De son côté, André en a chaque année entre 120 et 180 à évaluer en une dizaine de jours. A chaque correcteur sa méthode : « Je corrige d’abord toutes les questions de compréhension de mes copies d’anglais et ensuite je m’attaque aux rédactions », indique Anne. De son côté, Christine veille à ne pas trop charger la barque : « je consacre entre 20 et 30 minutes à chaque copie. Il faut donc que je m’arrête régulièrement, car je ne veux pas que l’énervement qui me gagne parfois pénalise un candidat ». Et à ceux qui croient que les correcteurs font de l’abattage massif, le travail d’André apporte un vrai démenti, car il lit chaque copie au moins deux fois « pour être sûr de ne rien manquer de ce qui pourrait être valorisé », souligne-t-il.

Chaque année, les enseignants tombent aussi sur des perles : « dans ma matière, il s’agit souvent de mauvaises traductions, qui aboutissent à des maladresses parfois drôles », témoigne Anne. « On tombe parfois sur des aberrations. Une fois, un candidat m’a cité Van Gogh dans sa copie de philo, qu’il croyait être un philosophe chinois du XIIIe siècle. Et dans une dissertation sur le thème « l’art détourne-t-il de la réalité ? », un candidat m’a parlé des arts martiaux qu’il pratiquait et qui l’aidaient à prendre de la distance avec ses problèmes », s’amuse-t-il. En philo, les références citées par les candidats font aussi souvent sourire leurs correcteurs, à moins qu’elles ne les énervent : « les candidats citent des chansons, des émissions de téléréalité. Ils n’ont pas compris que l’épreuve de philo sanctionnait la qualité du raisonnement et la culture générale », s’étonne André. Mais les correcteurs ont aussi parfois des bonnes surprises : « Il y a des copies que j’ai vraiment plaisir à lire car elles sont rédigées dans un anglais fluide », témoigne Anne. Un avis partagé par André : « Je me souviens de copies remarquables qui ont valu à leurs auteurs des 18 et des 19 ». De quoi pimenter un peu le rituel.