Omar Mateen et Larossi Abballa: Radicalisés mais dissimulés

TERRORISME Pourtant connus de la police, les auteurs des tueries d’Orlando et de Magnanville n’avaient pas éveillé les soupçons avant de passer à l’acte…

Anissa Boumediene

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Larossi Abballa (à gauche) et Omar Mateen.
Larossi Abballa (à gauche) et Omar Mateen. — DR

Le premier était inscrit sur des applis de rencontres gays, le second postait sur les réseaux sociaux des vidéos mettant en scène son quotidien de jeune entrepreneur. S’ils étaient connus des services de police, Omar Mateen et Larossi Abballa, les auteurs des tueries d’Orlando et Magnanville, prenaient soin de brouiller les pistes et de ne rien laisser paraître de leurs macabres projets. Un moyen de ne pas éveiller les soupçons.

La taqiya ou l’art de ne pas éveiller les soupçons

Dans sa dernière vidéo postée sur Facebook, Larossi Abballa, qui venait de tuer sauvagement deux policiers et de séquestrer leur petit garçon, prêtait allégeance à Daesh. Auparavant, et comme n’importe quel jeune de 25 ans, le terroriste, propriétaire de Dr Food, un commerce de livraison de nuit de sandwichs halal ouvert en janvier dernier à Mantes-la-Jolie (Yvelines), racontait sa vie de jeune patron sur les réseaux sociaux. « Hey op c’est parti pour une soirée de livraison lol », ou encore « #pasdesurgelés » : Larossi Abballa partageait son quotidien d’entrepreneur, quand il ne postait pas un best-of de l’école des fans.

Pendant ce temps-là, Omar Mateen, lui, flirtait sur des applis gays et aurait été vu au Pulse, le club où il a sévi, une douzaine de fois au cours des trois dernières années. Des comportements à mille lieues de ce qu’on imagine d’un terroriste mais une attitude conforme au concept de taqiya, ou l’art de la dissimulation pour ne pas éveiller les soupçons. « C’est le problème qui se pose pour l’entourage ou les services chargés de repérer ces individus, qui ne se basent pas sur les bons critères », expose Dounia Bouzar, spécialiste des phénomènes de radicalisation chez les jeunes et auteure de Ma meilleure amie s’est fait embrigader(éd. La Martinière jeunesse).

Des individus en rupture

« L’idée, c’est de chercher des individus très pratiquants, repérables dans les mosquées, où ils seraient menés sur la voie de la radicalité, explique-t-elle. Ça parasite le diagnostic. Les vrais critères : ce sont des jeunes qui éprouvent un sentiment de persécution, sensibles aux théories du complot, qui refuse de se mélanger et ne font plus confiance à personne. » Des individus en rupture, « dans un esprit de défiance totale », complète Matthieu Suc, journaliste à Mediapart et auteur de Femmes de djihadistes (éd. Fayard).

Pour Dounia Bouzar, Daesh serait même « plus fin psychologue que les autorités chargées de repérer les apprentis djihadistes. Daesh fait parler les jeunes sur Internet et récupère des motifs personnalisés pour leur donner des raisons de rejoindre ses rangs ou commettre des attaques : qu’ils souhaitent se sentir utiles, se venger ou acheter leur ticket pour le paradis. Et leur apprend à dissimuler leurs projets à leur famille. Contrairement à ce qui est dit aujourd’hui, cela n’a rien à voir avec un problème d’immigration ou de religion ».

Un entourage confus

Dans ce contexte, l’entourage proche des individus radicalisés qui passent à l’acte peut-il connaître leurs intentions funestes ? Si peu de détails ont filtré sur la nature exacte de ce qu’elle savait, il semblerait selon les premiers éléments de l’enquête que Noor Salman, la seconde épouse d’Omar Mateen, avait connaissance des projets de son mari. « Elle avait une certaine connaissance de ce qui se passait », a déclaré le sénateur Angus King, membre de la commission du renseignement du Sénat américain. Selon les médias américains, la jeune femme sentait que quelque chose allait se passer et a semble-t-il tenté de le dissuader.

L’épouse « devine, sent les choses, confirme Matthieu Suc. Prenons le cas de Soumya, la femme de Saïd Kouachi [auteur avec son frère Chérif de l’attaque de Charlie Hebdo]. Ces premières auditions laissent penser qu’elle dissimule des choses, qu’elle est potentiellement complice, poursuit-il. En réalité, c’est une femme mariée à un impotent pantouflard qui passe ses journées à jouer aux jeux vidéo, un homme qui n’a rien d’un foudre de guerre. En attestent les comptes rendus déclassifiés de la DGSI datant d’avant janvier 2015 et qui démontrent que Saïd Kouachi est méfiant jusque dans sa sphère privée, où il n’aborde aucun sujet qui fâche. »

« Difficile de ne rien voir »

S’il faut analyser les situations au cas par cas, il est toutefois « très difficile de ne rien voir, indique Matthieu Suc. Quand on vit dans un petit appartement, que l’on voit son mari stocker à la maison certains matériaux, on a forcément des doutes. » Après avoir gardé le silence, Noor Salman, elle, aurait indiqué avoir conduit son mari au Pulse, lieu de la tuerie d’Orlando, alors qu’il était en phase de repérage, et se trouvait avec lui lorsqu’il a acheté les munitions quelques jours avant de passer à l’acte.

Si elle coopère aujourd’hui avec les autorités, un grand jury fédéral a été convoqué et selon FoxNews, la jeune femme pourrait être inculpée pour complicité des 49 assassinats et 53 tentatives d’assassinat, ainsi que pour non-information des services de police et de justice au sujet de l’attaque qui allait avoir lieu et mensonge à agent fédéral.