Une photo tirée du compte Facebook non authentifié de Larossi Abballa, terroriste présumé qui a abattu deux policiers dans les Yvelines, le 14 juin 2016
Une photo tirée du compte Facebook non authentifié de Larossi Abballa, terroriste présumé qui a abattu deux policiers dans les Yvelines, le 14 juin 2016 — STR / FACEBOOK / AFP

SECURITE

Policiers tués dans les Yvelines: Les renseignements face aux «terroristes isolés»

Bien que fiché S et sur écoutes, Larossi Abballah n'a pas pu être arrêté à temps...

C’est la question du jour d’après. Les premiers éléments de l’enquête surle meurtre revendiqué par Daesh de deux policiers à Magnanville (Yvelines) pose la question de la détection des individus radicalisés et dangereux. Larossi Abballa, l’auteur des faits, était fiché S et placé sur écoutes dans le cadre d’une instruction sur une filière djihadiste vers la Syrie.

>> A lire aussi : Un djihad de proximité signé Daesh

Il avait déjà été condamné en 2013 pour sa participation à une filière djihadiste vers le Pakistan. Malgré tout, son passage à l’acte n’a pas été anticipé par le renseignement intérieur. Pour autant que l’on puisse en juger pour le moment, cette absence d’anticipation ne dénote pas pour autant de l’incompétence des services concernés.

Fiché S et sur écoutes

D’après François Molins, le procureur de la République de Paris, « à sa sortie de détention et ce jusqu’au 30 novembre 2015, Larossi Abballa a été soumis à de nombreuses obligations [mise à l’épreuve de 2 ans] dont des convocations. Aucune anomalie n’avait été recensée. Il a toujours justifié de sa résidence et de son activité professionnelle [comme la procédure l’exigeait]. »

>> A lire aussi : Qui était Larossi Abballa ?

Idem pour les écoutes dont il faisait l’objet. Celles-ci « n’avaient pas permis de déceler le moindre élément » sur « la préparation et un passage à l’acte violent », a expliqué François Molins. Les services de renseignement étaient donc bien parvenus à identifier Larossi Abballa comme une menace potentielle, mais rien ne leur a permis de le neutraliser avant son passage à l’acte.

Pas d’action commanditée

Un problème lié au fait que son action ne semble pas avoir été commanditée depuis l’étranger, contrairement aux commandos de janvier et du 13 novembre 2015. Après avoir abattu le commandant de police Jean-Baptiste Salvaing puis sa compagne Jessica Schneider, Larossi Abballa a revendiqué son acte sur Facebook, avant d’écrire : « Que les frères du Sham entrent en contact avec moi », d’après Romain Caillet, spécialiste des djihadistes. Ce qui pourrait confirmer que son geste n’avait pas été téléguidé.

Pas de conversation qui annonce ses intentions donc, et aucune possibilité de l’interpeller en espérant une mise en examen sur des infractions éventuelles à la loi. « Nous sommes en démocratie, on n’incarcère pas quelqu’un sans charge, rappelle Alain Rodier, directeur de recherche au Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R). On pourrait arrêter les 10.000 personnes fichées S pour islam radical, mais elles ressortiraient probablement libres, puisqu’aucune infraction ne sera probablement constatée. »

D’énormes progrès au cours des dernières années

Pour Jean-Paul Rouiller, cofondateur d’Expect consulting et chercheur au GCSP, il faut davantage chercher « un basculement » dans le comportement de la personne suspectée. « Mais ça ne garantit rien, puisque les individus qui apparaissent comme les plus dangereux aujourd’hui sont étroitement surveillés. Changer l’allocation des ressources vers un suspect qui paraît mois dangereux uniquement parce qu’il a récemment modifié son comportement représente un grand risque pour les enquêteurs. »

>> A lire aussi : Les deux policiers «étaient très investis dans la commune»

Le renforcement des effectifs ne fait pas pour autant office de solution miracle. « Il faut se demander dans quel type de société nous voulons vivre, et si un modèle est-allemand où 50 % de la population surveille l’autre moitié nous paraît acceptable », ironise Jean-Paul Rouiller.

Les intelligences française et occidentale ont pourtant fait d’énormes progrès au cours des dernières années. « Il y a une quinzaine d’années, entre la collecte d’une information et son traitement sur le terrain, il pouvait parfois se passait plusieurs semaines. Aujourd’hui, on a réduit ce temps à quelques heures, voire parfois à moins d’une heure. » Daesh sait donc que plus on laisse de temps aux policiers pour travailler, plus ils ont de chance de détecter un individu dangereux et de le mettre hors d’état de nuire. « L’Etat islamique cherche à réduire le temps. Le passage à l’acte doit être très rapide. Leur mode de fonctionnement est fait pour que les services ne puissent pas réagir à temps », explique Jean-Paul Rouiller.

« C’est un poids trop lourd pour les renseignements »

« Tout faire reposer sur les services de renseignement, c’est un poids trop lourd pour eux », indique Bernard Godard, ex-membre des renseignements généraux (RG). Pour cet ancien de la maison, la surveillance et les écoutes ne peuvent pas tout. « Le renseignement procède par réseaux, par éléments objectifs. Or, on n’attaque pas deux personnes à coups de couteau sans cheminement pathologique », poursuit Bernard Godard. « En France, on est un peu ringard là-dessus. Les renseignements ont besoin d’autres moyens, éventuellement pour déceler les psychopathologies chez leurs sujets d’étude. » D’après lui, « Daesh table sur ces malades. Le djihadisme est un phénomène autant pathologique d’idéologique ».

Pour Jean-Paul Rouiller non plus, la responsabilité ne repose pas uniquement sur les services de sécurité et de renseignement : « C’est aussi une question de société, qui implique la famille, l’école… Pourquoi autant de jeunes décident de partir et comment faire pour les retenir, c’est ça la vraie question. »

« Dans le contexte actuel, il n’y a aucune solution miracle », prévient Jean-Paul Rouiller. Manuel Valls a d’ailleurs prévenu ce mercredi que « d’autres innocents perdront la vie » à l’avenir.