Loi Travail: «S’il fallait annuler les manifestations dès qu’il y a des casseurs, on n’en verrait plus»

MANIFESTATIONS L'historien et sociologue des grèves et du syndicalisme Stéphane Sirot estime que les violences ont toujours accompagné les mouvements sociaux de grande ampleur...

Propos recueillis par William Pereira
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Des «casseurs» lors des manifestations du 14 juin 2016 à Paris
Des «casseurs» lors des manifestations du 14 juin 2016 à Paris — Thibault Camus/AP/SIPA

Les manifestations contre la loi Travail de ce mercredi, qui ont réuni jusqu’à 1,3 million de manifestants, ont de nouveau été le théâtre d’affrontements entre les forces de l’ordre et des casseurs qui semblent à la fois plus nombreux et plus virulents. Un comportement qui, aux yeux de Stéphane Sirot, historien et sociologue des grèves et du syndicalisme, fait le jeu des opposants aux manifestants.

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Dans quelle mesure les casseurs nuisent au mouvement de protestation contre la loi Travail ?

Les casseurs nuisent au mouvement en nourrissant le discours de délégitimisation. Il y a des adversaires dont le rôle est de décrédibiliser l’opposant dans le but d’éroder la tolérance de la population vis-à-vis du mouvement social. Au-delà du côté stratégique, la violence et les actes de vandalisme ne sont pas tolérés par les populations.

Les déclarations de Bernard Cazeneuve [selon lesquelles il n'accepte pas qu'il «y ait des sauvageons qui puissent tenir ce genre de propos (...) alors qu'il y a des enfants assassinés»], et de Manuel Valls, qui demande à la CGT de ne plus organiser de manifestations à Paris, font donc partie de cette stratégie ?

Complètement. Pour Cazeneuve, on est sur un amalgame. Il m’a semblé qu’il a évoqué cette question pour faire un lien avecl’affaire du couple de policiers assassiné la veille [et dont le fils est actuellement hospitalise à l'hôpital Necker». On reste dans cette même démarche de décrédibilisation de l’adversaire. Pour Manuel Valls, c’est différent. Il y a une tentative de créer l’unité nationale autour d’éléments qui n’ont rien à voir les uns avec les autres, comme l’ Euro de football ou la menace terroriste. Maintenant, s’il fallait annuler les manifestations à chaque fois qu’il y a des casseurs, on n’en verrait plus beaucoup, voire plus du tout.

Les déclarations de Bernard Cazeneuve ne sont-elles pas la preuve que tous les coups sont permis dans le jeu de délégitimisation ?

Oui, tous les coups sont permis, et les propos de Bernard Cazeneuve en sont la preuve. A moins qu’il ne s’agisse là d’une maladresse. Mais je ne le pense pas, c’est un homme réfléchi, qui est conscient de ce qu’il dit et fait. Le gouvernement est dans une posture délicate, il sait qu’il arrive au bout de sa course et qu’il doit user de tous les moyens pour fédérer.

Pour en revenir aux violences pendant les manifestations, ne détournent-elles pas l’attention dans la mesure où l’on finit par parler des casseurs plutôt que du reste ?

Effectivement, il s’agit de quelque chose de très négatif d’un point de vue médiatique. A chaque fois qu’on regarde ou écoute les informations il est plus souvent question des violences et des casseurs que des revendications et du mouvement dans sa globalité. On parle plus du contenant que du contenu.

Paradoxalement, la violence n’est-elle pas nécessaire dans certains cas pour se faire entendre, comme le veulent certaines théories ?

Le fait qu’il faille recourir à des méthodes un peu plus rigoureuses pour se faire entendre existe effectivement pour certaines personnes. Mais pas dans le sens où on légitime le recours à la violence. Il s’agit plutôt d’utiliser des méthodes de contestation telles que les blocages, les grèves reconductibles, etc. De fait, on est revenu à des méthodes d’opposition plus gênantes car le camp adverse est moins enclin à négocier. Et puis, la question des violences pose également celle du maintien de l’ordre et des méthodes utilisées par les autorités pour y parvenir.