Policiers tués dans les Yvelines: «Rappeurs, journalistes, policiers», le terrorisme ciblé de Daesh

TERRORISME Au lendemain de l’assassinat d’un couple de policiers, un document faisant état de cibles précises aurait été retrouvé au domicile des victimes. Une pratique courante dans les organisations djihadistes…

Helene Sergent

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Des djihadistes de Daesh à Raqqa, en Syrie, dans une vidéo de propagande, publiée le 23 septembre 2014.
Des djihadistes de Daesh à Raqqa, en Syrie, dans une vidéo de propagande, publiée le 23 septembre 2014. — HO / IS RAQQA / AFP

Depuis quatre ans, sept policiers et militaires ont perdu la vie dans des attaques islamistes en France. Les forces de l’ordre, cible privilégiée de Daesh, ne sont pas les seules à susciter régulièrement des appels au meurtre de la part de l’organisation terroriste. Lors de sa conférence de presse, mardi 14 juin, le procureur de Paris, François Molins a annoncé que les enquêteurs avaient saisi dans le pavillon du couple de policiers tués à Magnanville (Yvelines) une « liste de cibles mentionnant des personnalités ou des professions - rappeurs, journalistes et policiers ».

Dans sa vidéo de propagande, que 20 Minutes a pu visionner, le jeune homme évoque également la possibilité de frapper députés ou maires et surveillants pénitencier. Existe-t-il une hiérarchie propre à Daesh ou le « terrorisme ciblé » est-il prôné par l’ensemble des organisations terroristes ?

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Une pratique ancienne

« Choisir et identifier des cibles n’a rien de nouveau », assure Mathieu Guidère, professeur d’université, spécialiste du terrorisme et auteur de Le retour du Califat (Ed. Gallimard), «  Des imams sont régulièrement ciblés, des sites touristiques, ce n’est pas une pratique spécifique à Al Qaïda ou Daesh ».

Le mouvement djihadiste responsable des attentats du 11 septembre 2001 a établi à plusieurs reprises une « Kill-list », diffusée dans sa revue officielle Inspire. Le dessinateur Charb, assassiné le 7 janvier 2015 dans les locaux de la rédaction du journal Charlie Hebdo, faisait notamment partie de cette liste de personnalités accusées de « crimes contre l’Islam ». Une liste régulièrement actualisée au gré de l’actualité géopolitique, religieuse ou culturelle.

Daesh fonctionne davantage par « catégorie de cibles », ajoute Mathieu Guidère : « Les terroristes identifient des classes générales, théologiques ou religieuses, elles-mêmes divisées entre "juifs" et "judéo-croisés"Ces derniers, qui regroupent les nations membres de la coalition contre Daesh (Etats-Unis, France ou Grande-Bretagne par exemple) se composent de plusieurs types : les soldats, les policiers, les services de renseignement et tout ce qui dépend des services de sécurité ou de la Défense. La propagande se charge de diffuser les classes à viser, les types de cibles sont communiqués par l’organisation et l’identité précise et le lieu sont déterminés par le combattant en question ».

Un choix individuel

Une stratégie illustrée notamment par l’un des appels diffusé en septembre 2014 par Abou Mohamed al-Adnani, l’un des cadres de Daesh : « Si vous pouvez tuer un incroyant américain ou européen - en particulier les méchants et sales Français - ou un Australien ou un Canadien ou tout (…) citoyen des pays qui sont entrés dans une coalition contre l’Etat islamique, alors comptez sur Allah et tuez-le de n’importe quelle manière ».

Les cibles directement nommées par l’organisation sont donc particulièrement rares souligne Wassim Nasr, journaliste à France 24 et auteur de Etat islamique, le fait accompli (Ed. Plon) : « Il n’y a pas de cible militante, on leur dit "frappez n’importe où, n’importe quand, frappez des innocents", ensuite ils laissent le choix ».

Pour autant, si les condamnations de Daesh à l’égard de dizaines de groupes ciblés (juifs, homosexuels, policiers, militaires, imams etc...) semblent démultipliées, cela ne signifie pas qu’aucune sélection minutieuse n’est effectuée analyse Mathieu Guidère : « On peut avoir l’impression que Daesh cible la terre entière mais ce n’est pas du tout le cas. Leur logique consiste à dire "je n’attaque aucun pays qui ne m’attaque pas". Aucun pays d’Amérique Latine ou d’Asie - soit près des deux tiers de l’Humanité - ne fait figure de cibles puisqu’ils ne sont pas dans la coalition ».

Quid des rappeurs

Dans la liste laissée par Larossi Abballa, des rappeurs auraient également été visés. Rien d’étonnant pour Wassim Nasr : « Les rappeurs aux yeux de Daesh représentent la perversion, la frime, la petite criminalité, l’argent. Selon eux, ils pervertissent la jeunesse avec des arguments matérialistes et consuméristes. Or les djihadistes revendiquent une démarche spirituelle ».

Cette vision divise même la communauté du rap pour Mathieu Guidère : « Certains rappeurs célèbres, comme ce fût le cas d’un Allemand, d’un Anglais ou d’un Tunisien, finissent même par rejoindre les rangs de Daesh. Il existe de vraies divisions entre ceux qui ont rallié l’organisation terroriste et ceux qui s’inscrivent dans un symbole d’une contestation radicale de la jeunesse ». Une frontière ténue qu’illustrent le parcours des frères Clain, anciens « rappeurs » catholiques convertis à l’islam et devenus depuis les « voix » officielles de Daesh.