Bras coupés, squelettes fracturés... Découverte d'un massacre dans l'Alsace préhistorique

ARCHÉOLOGIE Des squelettes retrouvés plus de 4.000 ans avant notre ère montrent un « acharnement sur les victimes »…

Thibaut Le Gal

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Fouille manuelle du silo.  Lancer le diaporama
Fouille manuelle du silo. — Philippe Lefranc, Inrap

Une scène de massacre dans le Bas-Rhin préhistorique. En mars dernier, lors d’une fouille préventive à Achenheim, à 10km de Strasbourg, une équipe d’archéologues de l’Inrap (Institut national de recherches archéologiques préventives) fait une découverte spectaculaire.

Les chercheurs explorent alors des vestiges d’une vaste enceinte défensive appartenant au groupe humain de Bruebach-Oberbergen. Le dispositif défensif « évoque l’époque d’insécurité qui, au Néolithique moyen entre 4400 et 4200 avant notre ère, force les populations à se protéger », explique les chercheurs. Ils mettent à jour plus de 300 silos : des fosses couvertes qui servent notamment à stocker les récoltes.

Achenheim. Vue générale du chantier en cours de fouille
Achenheim. Vue générale du chantier en cours de fouille - © Michel Christen, Inrap

« Un certain acharnement vis-à-vis des victimes »

A l’intérieur de l’un des silos, les archéologues découvrent des restes humains. « Les squelettes entiers de six hommes, cinq adultes et un adolescent de 15 à 19 ans, déposés en même temps dans la fosse. On a compris très vite qu’on avait à faire à un événement unique », s’enthousiasme Fanny Chenal, anthropologue. « La première chose qui nous interpelle est leur position dans la fosse. Certains corps reposent sur le dos, d’autres sur le ventre. Les membres sont désordonnés. Cela tranche avec les pratiques funéraires connues de cette période ».

Vue générale du silo 124
Vue générale du silo 124 - © Philippe Lefranc, Inrap

« La deuxième chose impressionnante, c’est la présence de nombreuses fractures sur les os : les bras, les tibias, les mains, les côtes, les phalanges, les os du bassin, les crânes… Les fractures ont été faites sur des individus vivants ou très peu de temps après leur mort », précise-t-elle.

Très vite, les chercheurs écartent d’éventuelles blessures de guerre. « Il s’agit de quelque chose d’extrêmement violent, avec un certain acharnement vis-à-vis des victimes ». Autres éléments troublants dans cette fosse macabre : les restes de quatre bras gauche, probablement sectionnés à la hache, dont l’un a dû appartenir à un adolescent de 12 à 16 ans.

Un membre supérieur présentant plusieurs fractures
Un membre supérieur présentant plusieurs fractures - © Philippe Lefranc, Inrap

« Ces bras coupés pourraient être des trophées guerriers »

Le carnage fait écho aux corps retrouvés à Bergheim, au nord de Strasbourg, en 2012. Dans une fosse, huit squelettes complets, datant de la même époque, gisent en compagnie de sept membres supérieurs isolés. « Ça commence à faire beaucoup de bras gauches pour le Néolithique en Alsace », ironise Fanny Chenal.

« Ces bras coupés pourraient être des trophées guerriers, rite universel qui augmente le prestige du vainqueur ou élève son statut social », commente le responsable scientifique Philippe Lefranc. « L’acharnement sur le corps des victimes peut relever de deux phénomènes. S’il est exercé sur des individus vivants, on parle de torture, sinon on parlera d’outrages aux cadavres ». La torture s’inscrit dans un cadre guerrier très ritualisé. La mutilation du cadavre est, elle, destinée à humilier le mort, à l’annihiler dans l’au-delà pour l’empêcher de venir se venger.

Détail des nombreuses fractures sur un crâne d'homme adulte.
Détail des nombreuses fractures sur un crâne d'homme adulte. - © Michel Christen, Inrap

« Toutes les sociétés traditionnelles sont tournées vers la guerre »

Pourquoi tant de violences ? Philippe Lefranc avance une hypothèse. « Les événements violents de Bergheim et d’Achenheim pourraient résulter d’une confrontation entre le groupe local (Bruebach-Oberbergen) et un nouveau groupe humain venu du bassin de la Seine ». Le groupe Bruebach-Oberbergen a disparu d’Alsace vers 4200 avant notre ère, remplacé justement par celui du bassin parisien.

L’archéologue néolithicien poursuit. « Soit il s’agit d’individus capturés lors d’un raid et ramenés sur le site pour y être rituellement torturés et exécutés. Soit il s’agit d’un raid guerrier des gens du bassin parisien qui aurait mal tourné ». Les analyses ADN devraient apporter ces précisions.

Fosse 124 en coures de démontage
Fosse 124 en coures de démontage - Philippe Lefranc, Inrap

Ces découvertes apportent aux spécialistes des éléments inédits sur le rapport à la violence des « sociétés primitives ». « De telles pratiques entrent en flagrante contradiction avec l’image d’une société néolithique pacifique, qui appartient désormais au passé. Toutes les sociétés traditionnelles, nomades ou sédentaires sont tournées vers la guerre. On ne doit pas s’étonner de la retrouver dans la Préhistoire ». Dans l’exercice de la souffrance, l’homme moderne n’a rien inventé.